Enquête : comment (re)construire la Libye ?

Increase font sizeDecrease font siz | Email | Print

libye pétroleLes faiblesses de l'économie libyenne sont connues : dépendance à l'or noir, infrastructures vieillissantes, chômage important...  Pourtant, le potentiel existe et les chantiers à développer sont nombreux. Premiers secteurs à relancer : l'agriculture et le BTP.

L’embellie aura à peine duré un an. Après avoir pratiquement retrouvé, en septembre 2012, son niveau de production quotidienne d’avant la révolution – 1,5 à 1,6 million de barils par jour (b/j) –, le secteur pétrolier libyen a subi un brusque coup d’arrêt cet été. Depuis fin juillet, la production oscille entre 250 000 et 640 000 b/j. La raison ? Les divergences entre les gardes de sécurité des terminaux pétroliers et la compagnie nationale libyenne de pétrole (NOC). Des conflits sociaux qui ont déjà fait perdre quelque 2 milliards de dollars (1,5 milliard d’euros) au pays depuis le début de l’année, selon le vice-ministre du pétrole Omar Chakmak.

Ce manque à gagner est d’autant plus pénalisant que le secteur a d’importants besoins d’investissements. D’après la NOC, il faudra 30 milliards de dollars au cours des dix prochaines années pour maintenir le niveau de production et rechercher de nouveaux gisements. Certes, l’italien ENI, le premier groupe étranger, ne prévoit pas de changements dans son programme d’investissement de 8 milliards de dollars qui court jusqu’en 2022. Mais Total, qui a annoncé qu’il investirait 130 millions de dollars cette année, se montre plus réservé. "Nous n’avons pas renoncé à notre programme d’exploration en Libye. Il débutera lorsque toutes les conditions techniques seront réunies", indique le groupe français, qui souligne que la sécurité de son personnel a la priorité.

Husny Bey garde le contrôle.

Emprisonné pour "enrichissement" et séparé de sa famille, l'homme d'affaire libyen, Husni Bey a pourtant rebâti la fortune de la société familiale, nationalisée par le colonel Kaddafi en 1978. Mieux : en contournant les lourdeurs administratives imposées par le "Guide", il est arrivé à constituer l'un des rares grands groupes privés du pays. Dans la Libye "post-révolutionnaire", il reste incontournable. Jeune Afrique l'a rencontré.

Lire la suite.

Reconstruction : un immense chantier

Cette incertitude, même si elle est conjoncturelle, est inquiétante à plusieurs égards. D’abord parce que les nouvelles autorités peinent à asseoir leur pouvoir dans l’ensemble du pays et que, pour l’heure, aucun véritable signe de reconstruction n’est apparu. Ensuite, parce que l’économie libyenne demeure très dépendante des recettes pétrolières. Les exportations d’or noir représentent 65 % du PIB du pays, 96 % de ses recettes d’exportation et 90 % de son budget, d’après le Fonds monétaire international (FMI). Aucun autre secteur ne fournit de recettes substantielles à la Libye. En quarante-deux années de règne sans partage, Mouammar Kaddafi a surtout utilisé la manne pétrolière pour acheter la paix sociale, avec des subventions massives des produits de base et des augmentations de salaires.

Alors que ses fonds souverains sont très actifs à l’échelle internationale, le pays ne présente guère les caractéristiques d’une puissance économique. "La plupart des infrastructures [logements, transports, télécommunications, éducation, santé] remontent aux années 1970", indique une note récente de l’ambassade de France à Tripoli. Le taux de chômage avoisine 25 % de la population active, touchant notamment les jeunes. L’administration, avec 1,4 million de fonctionnaires, n’a servi qu’à maquiller le sous-emploi dans un pays de 6,4 millions d’habitants. Hormis quelques groupes d’import-export comme HB Group, le premier employeur privé de Libye, ou encore Al Risha Group (qui distribuera bientôt les véhicules Renault), le secteur privé ne propose pas de travail.

Autant dire que le chantier de la (re)construction économique est immense. D’après Afif Bejaoui, responsable des activités internationales de Monoprix Tunisie – qui vient d’implanter l’enseigne à Tripoli en partenariat avec HB Group –, "la Libye a encore quelques années difficiles devant elle". Mais le tableau est loin d’être totalement sombre. "Son potentiel de développement économique est très important. Il entre clairement dans nos objectifs", indique Aziz Mebarek, fondateur du capital-investisseur panafricain Tuninvest, qui gère un portefeuille d’actifs de plus de 700 millions de dollars.

De réelles opportunités existent en effet dans plusieurs secteurs autres que celui des hydrocarbures. L’agriculture notamment, qui représente aujourd’hui moins de 2 % du PIB. D’après le dernier rapport de la Banque africaine de développement (BAD) sur les perspectives économiques en Afrique, les nouvelles autorités peuvent s’appuyer sur "Le grand fleuve artificiel". Ce chantier de 30 milliards de dollars a doté le pays d’un réseau d’aqueducs souterrains puisant dans les nappes aquifères situées sous le Sahara et acheminant l’eau jusqu’à la côte méditerranéenne. Même si la terre n’est guère fertile et le climat peu favorable, les analystes de l’institution panafricaine estiment que la mise en valeur de cette infrastructure permettrait au pays de développer des filières agricoles et de réduire ainsi ses importations de produits alimentaires.

Lire aussi :

Libye : la grogne sociale dans l’industrie pétrolière se radicalise
Wided Bouchamaoui : "L'État doit retrouver son autorité"
Un fonds libyen veut racheter 35% de Tunisie Télécom

Les grandes gagnantes de la révolution

Outre l’agriculture, la pêche et le tourisme sont également de sérieuses pistes de diversification de l’économie libyenne. Preuve du potentiel de ce dernier, Tameer Holding (un promoteur immobilier émirati) a annoncé, en 2012, la conclusion d’un accord avec les autorités libyennes pour développer un projet résidentiel et touristique d’environ 20 milliards de dollars près de Tripoli. C’est aujourd’hui l’investissement le plus conséquent financé par une société du Golfe en Afrique du Nord.

Dans les infrastructures (aéroports, centrales électriques, routes, télécommunications…), de nombreux contrats – représentant une centaine de milliards de dollars – interrompus pendant la révolution devront être renégociés. D’ailleurs, des entreprises privées libyennes commencent à se créer pour saisir des opportunités dans la construction de logements… "Elles pourront devenir les grandes gagnantes de la révolution", affirme un cadre français basé à Tripoli.

Enfin, la grande distribution est, elle aussi, appelée à se développer, grâce notamment à l’augmentation du pouvoir d’achat (les salaires ont été relevés après la révolution). Même si ce domaine d’activité apporte peu de valeur ajoutée à l’économie, sa croissance pourrait entraîner l’émergence de secteurs plus structurants. La transformation de produits alimentaires, par exemple. Autant de promesses que les investisseurs étrangers boudent pour l’instant, tandis que les Libyens s’ouvrent tout doucement à la culture entrepreneuriale.

Questions à Emmanuel Noutary, délégué général d'Anima Investment Network

Jeune Afrique : Quel est le profil traditionnel des investisseurs étrangers en Libye ? 


Emmanuel Noutary :
Généra­lement, la Libye est surtout un marché pour les gros acteurs. Cela est dû à son environnement politique bien particulier, quasi soviétique au temps de Mouammar Kaddafi, et toujours en phase de transition. Jusqu'en 2006, le pays attirait principalement des investissements dans l'énergie. Les grands groupes étrangers ont commencé à investir sérieusement dans d'autres secteurs (ciment, travaux publics, banque, électronique) en 2008. 

Qu'est-ce qui a changé depuis la chute de Kaddafi ? 

Les projets d'investissements directs étrangers [IDE] en 2012 ont progressé de 46 % en un an, à 674 millions d'euros. Mais cette hausse est conjoncturelle et provient essentiellement du groupe italien ENI, qui a annoncé un programme d'investissement de 6,2 milliards d'euros sur dix ans. Cette année, nous avons dénombré trois projets d'IDE. Désormais, les entreprises étrangères s'associent à des partenaires locaux pour pénétrer le marché, sans prise de participation directe afin de minimiser les risques. Ces partenariats ne sont pas comptabilisés comme des IDE. On en a compté 38 en 2012 et 30 depuis le début de cette année.  

À quoi le pays doit-il s'attendre ? 

Les autorités sont en train de revoir les réglementations liées aux IDE. Les investisseurs étrangers ont donc moins de visibilité pour se lancer. Cependant, une fois que le climat des affaires sera clarifié, de nombreuses opportunités se présenteront aux grandes entreprises, car les besoins en infrastructures [construction, télécommunications, transport et logistique...] sont très importants.

Increase font sizeDecrease font siz | Email | Print

Autres articles

Reportage TV

Réussite : Bagoré Bathily répond à l'appel des bergers sénégalais

Réussite : Bagoré Bathily répond à l'appel des bergers sénégalais

Laiterie du Berger s'est imposé comme le n°2 de la vente de yaourts au Sénégal, grâce à un modèle conciliant exigences sociales et succès commercial. Les caméras de "Réussite" ont...

Lire la suite

Actu

Cette semaine dans "Jeune Afrique"

Cette semaine dans

Cette semaine, "Jeune Afrique" se penche sur les rois du lobbying en Afrique : ces cabinets de conseil britanniques et américains qui offrent leurs services aux hommes politiques, entrepreneurs et...

Lire la suite

Conjoncture

La baisse des cours du pétrole ralentit la croissance dans la zone Cemac

La baisse des cours du pétrole ralentit la croissance dans la zone Cemac

La Banque des États de l'Afrique centrale a revu à la baisse ses prévisions de croissance pour la zone de 5,7 % à 4,9 % en 2014. Les déficits des...

Lire la suite

Télécoms

Quel cap choisira Millicom après le départ de son chef ?

Quel cap choisira Millicom après le départ de son chef ?

La soudaine démission de Hans-Holger Albrecht sème le doute sur la stratégie du groupe. Faut-il continuer de miser sur internet et les services financiers pour relancer les six filiales africaines...

Lire la suite

Commerce international

La France échoue à redevenir le premier fournisseur de l'Algérie

La France échoue à redevenir le premier fournisseur de l'Algérie

La France a échoué en 2014 à reconquérir la place de premier fournisseur de l'Algérie, ravie pour la première fois par la Chine l'an dernier. Avant de la perdre, Paris...

Lire la suite

Infrastructures

Alliances prend pied dans le logement et la santé au Cameroun

Alliances prend pied dans le logement et la santé au Cameroun

Le groupe de construction marocain Alliances va bâtir huit centres hospitaliers et huit cents logements sociaux au Cameroun au cours des trois prochaines années, tout en réhabilitant les plateaux techniques de...

Lire la suite

Finance

Le Nigeria durcit le contrôle des changes

Le Nigeria durcit le contrôle des changes

Confrontées à la chute des cours du pétrole, les autorités nigérianes multiplient depuis plusieurs mois les mesures censées atténuer l'impact de la crise. Dernière proposition en date : le durcissement...

Lire la suite

Panorama

Infrastructures : dix projets qui ont marqué 2014

Infrastructures : dix projets qui ont marqué 2014

Le cabinet d'audit et de conseil KPMG vient de publier l'édition 2014 de son classement des 100 projets d'infrastructure de "classe mondiale". Une dizaine d'entre eux se trouvent sur le...

Lire la suite

Patronat

Cameroun : André Fotso rempile sans coup férir au Gicam

Cameroun : André Fotso rempile sans coup férir au Gicam

Le dirigeant camerounais André Fotso a été réélu haut la main à la tête du Groupement inter-patronal du Cameroun (Gicam) en l'absence de concurrent. 

Lire la suite

Finance

Algérie : le gendarme de la Bourse suspend l'entrée de Cevital au capital de NCA Rouiba

Algérie : le gendarme de la Bourse suspend l'entrée de Cevital au capital de NCA Rouiba

La Cosob justifie la suspension par l'attente de la décision de l'État algérien d'exercer (ou pas) son droit de préemption. Une décision liée au statut étranger du cédant, AfricInvest, mais...

Lire la suite

Télécoms

Africa Telecom People, pleins feux sur les réseaux fixes

Africa Telecom People, pleins feux sur les réseaux fixes

À l'occasion de sa dixième édition, le salon organisé à Abidjan les 18 et 19 décembre a choisi de consacrer son thème principal à l'importance des réseaux fixes dans les...

Lire la suite

Industrie

Côte d'Ivoire : le français GBH rachète le distributeur automobile Socida

Côte d'Ivoire : le français GBH rachète le distributeur automobile Socida

Le groupe Fadoul a cédé au français GBH sa filiale Socida, distributeur des marques automobiles Renault et Suzuki en Côte d'Ivoire. L'opération, dont le montant n'a pas été dévoilé, constitue...

Lire la suite

Commerce international

L'OMC accepte l'adhésion des Seychelles

L'OMC accepte l'adhésion des Seychelles

Le Conseil général de l'Organisation mondiale du Commerce a approuvé la demande d'adhésion des Seychelles. Sous réserve de ratification par l'Assemblée nationale seychelloise, le petit archipel de l'océan indien devrait...

Lire la suite

Finance

Coface décroche l'agrément d'assurance-crédit au Maroc

Coface décroche l'agrément d'assurance-crédit au Maroc

Le groupe Coface, installé au Maroc depuis 2007, a obtenu l'agrément d'assurance et de réassurance qui lui permet de proposer directement ses solutions aux entreprises marocaines.

Lire la suite

Tourisme

Hôtellerie : Kinshasa retrouve (enfin) son cinq-étoiles

Hôtellerie : Kinshasa retrouve (enfin) son cinq-étoiles

Avec ses 190 chambres, dont 24 suites, et sa table gastronomique, le Grand Hôtel, mythique établissement kinois, retrouve son lustre d'antan... Design et high-tech en plus.

Lire la suite

Finances publiques

Le Nigeria revoit à la baisse ses prévisions de croissance en 2015

Le Nigeria revoit à la baisse ses prévisions de croissance en 2015

Le gouvernement nigerian a réduit ses prévisions de croissance pour l'année 2015 de près d'un point à 5,5 %. Le pays d'Afrique occidentale, qui organise une élection présidentielle en février...

Lire la suite

Énergie

Le Maroc va investir 4,6 milliards de dollars dans son développement gazier

Le Maroc va investir 4,6 milliards de dollars dans son développement gazier

Le Maroc va lancer un projet de développement du gaz naturel liquéfié (GNL) d'un montant de plusieurs milliards de dollars, afin de renforcer son mix énergétique, au côté des énergies...

Lire la suite

Finances publiques

Face à la chute des cours du pétrole, l'Algérie change de ton

Face à la chute des cours du pétrole, l'Algérie change de ton

La chute du cours du pétrole en dessous de 60 dollars et la perspective d'un prix durablement bas ont ébranlé l'assurance de l'Algérie. Le ton est désormais à l'urgence et...

Lire la suite

Hydrocarbures

Côte d'Ivoire : Vioco Petroleum va investir 225 millions de dollars dans le gisement "Gazelle"

Côte d'Ivoire : Vioco Petroleum va investir 225 millions de dollars dans le gisement

La compagnie pétrolière Vioco Petroleum va investir 225 millions de dollars dans le gisement offshore ivoirien "Gazelle", situé sur le bloc CI-202.

Lire la suite

Conso & Distribution

Moulin d'Or renonce à intégrer la Bourse de Tunis

Moulin d'Or renonce à intégrer la Bourse de Tunis

Le groupe agroalimentaire Gepaco, qui distribue la marque Moulin d'Or, ne rejoindra pas la Bourse de Tunis. L'opération a été abandonnée au profit d'une cession de 42% de son capital...

Lire la suite

Finance

Maroc : la Banque centrale abaisse son taux directeur pour la deuxième fois en trois mois

Maroc : la Banque centrale abaisse son taux directeur pour la deuxième fois en trois mois

La Banque centrale marocaine a annoncé le 16 décembre avoir abaissé son taux directeur de 2,75 % à 2,5 %, trois mois à peine après une première réduction de 25...

Lire la suite

Nos offres

Top 500
nosOffresTop500

Découvrez le classement exclusif des 500 premières entreprises africaines.

Découvrir le Hors-série

Top 200
nosOffresTop200

Découvrez le classement exclusif des 200 premières banques africaines.

Découvrir le Hors-série

L'État de l'Afrique
nosOffresEaf

Toutes les clés pour comprendre les (r)évolutions africaines.

Découvrir le Hors-série

  1. LogoSIFIJA
  2. LogoJA_off
  3. LogoTAR_off
  4. LogoRVI_off
  5. LogoJAG_off
  6. LogoBoutique_off
© Jeune Afrique Économie 2012 - Mentions légales | Charte d'utilisation des espaces de dialogue | Contact | Tags