Chedly Ayari : "Cette année, le programme de Tunis est beaucoup plus réaliste"

Increase font sizeDecrease font siz | Email | Print

Ancien ministre de Bourguiba, Chedly Ayari a été nommé en juillet 2012. © Ons Abid/JAInflation, réforme des banques, relation avec les bailleurs... Le patron de la BCT a du pain sur la planche. Il porte aussi un regard lucide sur son pays, qui tarde à redécoller.

Six mois après sa nomination à la tête de la Banque centrale de Tunisie (BCT), l'ancien ministre de Habib Bourguiba poursuit sa mission, qu'il entend prolonger au-delà des élections annoncées en juin. Le temps pour lui d'auditer et de remettre en route une institution « un peu grippée », partenaire incontournable de la troïka au pouvoir dans son projet de relance économique. Pour Jeune Afrique, Chedly Ayari, 79 ans, tire un premier bilan de son action et livre son analyse sur la transition en cours.

Jeune Afrique : En acceptant le poste de gouverneur, vous souhaitiez mettre en place une politique en accord avec les objectifs du gouvernement, tout en préservant l'indépendance de la BCT. Pari réussi ?

Chedly Ayari : Je pense que nous avons trouvé un équilibre. La BCT a pu conserver son indépendance totale en matière monétaire, tout en contribuant aux objectifs de l'État en termes de croissance et d'emploi.

L'Union générale tunisienne du travail (UGTT) s'est opposée politiquement à la troïka en menaçant d'une grève générale le 13 décembre. Est-elle dans son rôle ?

L'UGTT n'est pas un syndicat comme les autres, pour des raisons historiques : la matrice de la résistance tunisienne au colonialisme français est d'origine syndicale. Que l'UGTT ait des visées politiques n'est pas étonnant, mais que cela aboutisse à la crise actuelle, qui n'a pas d'origine sociale, je le déplore.

Quel est votre sentiment après la dégradation de la note de la Tunisie par l'agence Fitch Ratings ?

Au même moment, la BCT a réussi une émission obligataire de 25 milliards de yens [220 millions d'euros, NDLR]. Ce sont des privés qui ont souscrit avec la garantie de l'État japonais. Les arguments de Fitch sont avant tout politiques : la période de transition dure trop longtemps, il y a des interrogations quant à l'avenir politique... Mais je ne dramatise pas, car les ressources de la Tunisie sont à plus de 80 % publiques.

La réduction des subventions fait partie des priorités de l'État pour 2013.

En octobre, vous avez tiré la sonnette d'alarme concernant le déséquilibre de la balance commerciale.

La balance était dégradée par l'importation de biens non essentiels en raison de l'accès facile au crédit. J'ai donc fortement incité les banques à rationaliser le crédit à la consommation, notamment pour les voitures. Au début, il y avait beaucoup de sceptiques. Mais les dernières statistiques montrent que, début décembre, le déficit commercial a été divisé par dix par rapport à la moyenne des dix mois précédents.

Les entreprises se plaignent du manque d'argent dans le circuit bancaire...

Les banques ont accusé le coup après la révolution, quand elles ont vu beaucoup de déposants retirer leur argent. Mais depuis, nous les nourrissons par autant de crédit qu'elles veulent : 5 milliards de dinars [environ 2,4 milliards d'euros] par jour. Simplement, une partie de ces liquidités est utilisée pour refinancer leurs créances toxiques.

Cliquez sur l'image.Où en est la réforme du secteur bancaire ?

Des audits ont été commandés pour les trois grandes banques publiques. Après les rapports, attendus dans six mois, nous déciderons du type de réforme à appliquer : liquidation, privatisation ou fusion. Du côté des banques privées aussi, nous poussons les plus fragiles à s'auto-auditer pour les rendre plus efficientes et surtout les orienter vers le financement du développement.

L'État n'a pas décaissé l'intégralité du budget. La troïka est-elle à court d'argent ou de projets ?

Les projets existent sur le papier. L'argent existe dans le budget. Mais, si la sécurité n'est pas assurée, vous ne pouvez pas investir. En outre, les gouvernorats les plus pauvres n'ont pas la logistique pour absorber ces fonds. Il aurait fallu choisir des projets plus simples à mettre en oeuvre, c'est une erreur de casting. Il y a des besoins énormes de pistes rurales et d'électrification qui feraient bouger les choses dans les régions.

Le gouvernement a-t-il revu sa copie ?

Je pense qu'il est en train de tirer des leçons de 2012. Le programme 2013 est beaucoup plus réaliste.

Faut-il attendre que le gouvernement ait fait son apprentissage ?

Depuis la révolution, tout le monde attend. Quoi, je n'en sais rien. L'année 2013 va également être placée sous le signe de l'attente. Constitution, quand ? Élections, quand ? Et si élections générales il y a, qui sera au pouvoir ? Il faut que les élections aient lieu au plus tard à la fin de l'été, sinon l'année 2013 sera perdue.

Autre inquiétude, l'inflation...

Je ne suis pas optimiste sur ce point. Nous sommes à 5,5 % d'inflation, et les forces qui travaillent à une inflation plus forte sont là. Nous sortons d'une hausse importante des salaires dans le public et le privé, et nous anticipons une nouvelle hausse en 2013.

L'État peut-il encore subventionner l'essence ou les denrées alimentaires de base ?

Le FMI [Fonds monétaire international] et la Banque mondiale, qui considèrent cette question comme fondamentale, nous suivent de près. Que faire ? Le baril de pétrole est à 110 dollars, laisser le marché fixer les prix n'est pas possible. Le FMI et la Banque mondiale nous disent : ciblez vos subventions, faites que les classes aisées et moyennes ou les touristes n'en profitent pas. Nous sommes donc en train d'étudier comment cibler. L'idée de réduire les subventions fait partie des priorités de l'État pour 2013.

Vous avez dit votre frustration de ne pas voir les Tunisiens investir davantage dans leur pays...

C'est certain, les hommes d'affaires tunisiens ont des problèmes qu'il faut résoudre. On ne peut pas leur demander d'assumer à la fois les risques économique, politique et sécuritaire. Mais même quand les choses s'améliorent, on voit qu'ils hésitent alors que les étrangers se sont remis à investir.

Lire aussi :

Tunisie : Chedly Ayari nommé gouverneur de la Banque centrale
Banques publiques tunisiennes : attention danger !
Économie : à quand le printemps ?

Le premier responsable n'est-il pas le gouvernement, qui ne donne pas l'impression de leur faire confiance ?

À la décharge des investisseurs tunisiens, une partie d'entre eux continuent à se sentir exclus. Que certains ne puissent pas voyager est une situation aberrante, dénoncée par le Premier ministre lui-même. Par ailleurs, il y a incontestablement dans certains milieux politiques une attitude négative par rapport aux hommes d'affaires, qu'on accuse de tous les maux.

Pour solder l'héritage de l'ancien régime, il faudra récupérer les avoirs placés à l'étranger. Ce dossier avance-t-il ?

Je travaille sur sept ou huit fonds. Il y a de l'argent à récupérer au Liban, dans les pays du Golfe. Des yachts vont bientôt nous être restitués, dont un en Italie et un autre en Espagne. Une partie de l'argent a été déposée dans des pays démocratiques où nous devons faire face à une justice qui l'est aussi. Ce qui veut dire qu'il y a souvent un Trabelsi ou un Ben Ali pour faire appel et on retourne à la case départ.

Avez-vous une idée des sommes en jeu ?

Dans certains pays, oui. Par exemple en Suisse, ce serait autour de 60 millions de francs suisses [environ 50 millions d'euros]. Mais on a des raisons de penser que c'est au-delà. Ailleurs, cet argent a été transformé par des sociétés écrans, parfois implantées dans des paradis fiscaux. C'est un cauchemar.

 

Increase font sizeDecrease font siz | Email | Print

Autres articles

Maroc

Groupe Addoha : Saad Sefrioui, le neveu qui monte

Groupe Addoha : Saad Sefrioui, le neveu qui monte

Promu directeur général délégué du groupe Addoha en 2011, Saad Sefrioui est devenu l'un des piliers de l'expansion panafricaine du géant marocain de l'immobilier.

Lire la suite

Notation

Fitch augmente d'un cran la note du Rwanda à B+

Fitch augmente d'un cran la note du Rwanda à B+

Grâce à son dynamisme économique et à des réformes structurelles, le Rwanda voit sa note améliorée par l'agence Fitch, passant de B à B+ et assortie d'une perspective stable. Kigali...

Lire la suite

Logistique

Togo : le guichet unique entre en phase pilote

Togo : le guichet unique entre en phase pilote

Le guichet unique du Togo est entré en phase pilote depuis fin juin. Réservé pour le moment à quelques acteurs de l'import maritime, il devrait progressivement être étendu à toutes...

Lire la suite

Finances publiques

Le FMI accorde au Maroc une nouvelle "ligne de précaution" de 5 milliards de dollars

Le FMI accorde au Maroc une nouvelle

Le Fonds monétaire international (FMI) a renouvelé la ligne de protection ouverte en faveur du Maroc. Valable sur deux ans, ce mécanisme permet au pays de se financer à hauteur...

Lire la suite

Mines

First Quantum, zambien mais pas trop

First Quantum, zambien mais pas trop

Alors qu'il tire les deux tiers de ses bénéfices de l'État d'Afrique australe, le producteur de cuivre canadien chasse sur d'autres terres africaines. La raison ? Des relations tendues avec...

Lire la suite

Finances publiques

Le Kenya envisage d'emprunter en yens

Le Kenya envisage d'emprunter en yens

Après la levée de 2 milliards de dollars sur les marchés internationaux en juin dernier, le Kenya envisage d'émettre des obligations en yens. Nairobi, qui souhaite diversifier ses sources de...

Lire la suite

Industrie

Afrique du Sud : le principal syndicat des métallurgistes appelle à la fin de la grève

Afrique du Sud : le principal syndicat des métallurgistes appelle à la fin de la grève

Le syndicat des métallos sud-africains Numsa a appelé à la fin de la grève menée depuis début juillet, après avoir obtenu une hausse de 10 % des salaires. Le constructeur...

Lire la suite

Distribution

E-commerce : Jumia débarque au Cameroun et au Ghana

E-commerce : Jumia débarque au Cameroun et au Ghana

Profitant de la croissance exponentielle d'internet en Afrique, Jumia, le leader africain du commerce en ligne, va se lancer au Ghana et au Cameroun. L'entreprise compte également renforcer sa présence...

Lire la suite

Mines

Guinée : première condamnation dans l'affaire de corruption autour du gisement de fer du Simandou

Guinée : première condamnation dans l'affaire de corruption autour du gisement de fer du Simandou

La cour fédérale de New York a condamné le Français Frédéric Cilins, ancien collaborateur de la société BSGR, à deux ans de prison ferme pour obstruction à la justice dans...

Lire la suite

Énergie

Où en est le plan "Power Africa" d'Obama, un an après son lancement ?

Où en est le plan

Un an après le lancement du plan Power Africa, six pays en bénéficient déjà. Mais l'objectif affiché de doubler l'accès à l'électricité au sud du Sahara d'ici à 2017 reste...

Lire la suite

Automobile

CFAO : l'Algérie plombe les comptes

CFAO : l'Algérie plombe les comptes

Le chiffre d'affaires de CFAO a reculé de 4,1 % au premier semestre 2014 en raison de l'effondrement de 34,8 % des ventes automobiles en Algérie et au Maroc. Les...

Lire la suite

Énergie

Afrique du Sud : Total cède sa filiale de production de charbon à Exxaro

Afrique du Sud : Total cède sa filiale de production de charbon à Exxaro

Le groupe Total a annoncé ce lundi 28 juillet la cession pleine et entière de sa filiale de production de charbon en Afrique du Sud, Total Coal South Africa, au...

Lire la suite

Mines

RD Congo : le directeur général de la Gécamines révoqué pour "manquements graves"

RD Congo : le directeur général de la Gécamines révoqué pour

Ahmed Kalej Nkand a été démis de son poste d’administrateur directeur général de la Gécamines, en RD Congo, en raison "de manquements graves dans l’exercice de ses fonctions", selon une...

Lire la suite

Social

Cameroun : le salaire minimum en hausse de près de 30 %

Cameroun : le salaire minimum en hausse de près de 30 %

Le Premier ministre camerounais a signé un arrêté fixant le salaire minimum interprofessionnel garanti (Smig) à 36 270 F CFA (55 euros). Une hausse d'environ 30 % qui entérine les...

Lire la suite

Coopération

L'UE va mobiliser 890 millions d'euros pour le Maroc entre 2014 et 2017

L'UE va mobiliser 890 millions d'euros pour le Maroc entre 2014 et 2017

L'enveloppe financière prévue par l'Union européenne pour le royaume chérifien s'élève à 890 millions d'euros pour la période 2014-2017, une hausse de 15 % par rapport aux années précédentes.

Lire la suite

Business

Sommet US-Africa : Bloomberg sur le coup

Sommet US-Africa : Bloomberg sur le coup

La fondation de Michael Bloomberg, l'ancien maire de New York, déjà largement engagée sur le continent, coorganise le premier US-Africa Business Forum qui se tient début août à Washington.

Lire la suite

Coopération

France-Égypte : Fleur Pellerin en route pour le Caire

France-Égypte : Fleur Pellerin en route pour le Caire

La secrétaire d'État française chargée du Commerce extérieur, du Tourisme et des Français de l'étranger, Fleur Pellerin, se rendra en Égypte à la rentrée. Ce sera la première visite d'un...

Lire la suite

Hydrocarbures

Tchad : pas de derrick pour Bébédjia

Tchad : pas de derrick pour Bébédjia

Furieux contre l'exploitation du champ de Doba dont ils n'avaient touché aucun bénéfice, les habitants de Bébédjia, dans le sud du Tchad ne voulaient pas voir de nouveau champ pétrolifère...

Lire la suite

Banque

Maroc : Al Barid Bank décroche la gestion du statut d'auto-entrepreneur

Maroc : Al Barid Bank décroche la gestion du statut d'auto-entrepreneur

 Al Barid Bank aura l'exclusivité de la gestion du statut d'auto-entrepreneur, qui sera entériné officiellement en marge de la prochaine loi de finances, en fin d'année. Tous les futurs auto-entrepreneurs...

Lire la suite

Actu

Cette semaine dans Jeune Afrique

Cette semaine dans Jeune Afrique

Cette semaine, "Jeune Afrique" analyse un tournant stratégique dans le monde du négoce. Mines, pétrole, agriculture, les grands traders mondiaux élargissent leur palette d'activités et se font producteurs, distributeurs ou...

Lire la suite

Énergie

Algérie : valse de patrons à la tête du groupe pétrolier Sonatrach

Algérie : valse de patrons à la tête du groupe pétrolier Sonatrach

Le groupe pétrolier algérien Sonatrach a un nouveau PDG, le neuvième en 15 ans, signe d’une instabilité chronique à la tête de l'entreprise publique, déjà éclaboussée par des affaires de...

Lire la suite

Nos offres

Top 500
nosOffresTop500

Découvrez le classement exclusif des 500 premières entreprises africaines.

Découvrir le Hors-série

Top 200
nosOffresTop200

Découvrez le classement exclusif des 200 premières banques africaines.

Découvrir le Hors-série

L'État de l'Afrique
nosOffresEaf

Toutes les clés pour comprendre les (r)évolutions africaines.

Découvrir le Hors-série

  1. LogoSIFIJA
  2. LogoJA_off
  3. LogoTAR_off
  4. LogoRVI_off
  5. LogoJAG_off
  6. LogoBoutique_off
© Jeune Afrique Économie 2012 - Mentions légales | Charte d'utilisation des espaces de dialogue | Contact | Tags