Maroc : ces paradis artificiels qui cachent la forêt

Increase font sizeDecrease font siz | Email | Print

La très chic cité balnéaire de Bouznika, entre Rabat et Casablanca. © Alexandre Dupeyron/JALes programmes résidentiels ont éclos un peu partout ces dernières années. Malgré le retard et, parfois, l'absence d'acquéreurs, l'état des lieux n'est pas si sinistre qu'on le croit.

Bouznika, petite cité balnéaire à mi-chemin entre Rabat et Casablanca. C'est ici que nombre de nantis marocains prennent leurs quartiers pendant la saison estivale. Les maisons en front de mer, denrée rare, ont trouvé acquéreurs depuis parfois plusieurs décennies. Mais, il y a quelques années, boom immobilier aidant, de nouveaux promoteurs ont voulu investir le filon. C'est ainsi qu'est né le projet Eden Island : 22 hectares de résidences haut de gamme, d'installations sportives et de loisirs aquatiques au milieu d'un lac artificiel, le tout avec vue imprenable sur l'Atlantique. Eden Island porte décidément bien son nom ; un petit coin de paradis en plein coeur du Maroc qui bouge, sur l'axe Rabat-Casa. Pourtant, les allées de cet éden semblent bien peu peuplées. À l'heure où le soleil plonge dans l'océan, rares sont les maisons et les appartements qui s'illuminent, et si les rues proprettes s'éclairent à la tombée de la nuit, c'est parce que le personnel, nombreux, veille sur des habitants encore trop rares.

Retour sur terre

Le marché n'est pas en crise. Il revient à une normalité bien plus saine économiquement.

Ici, loin de l'euphorie des années 2000, on est redescendu sur terre. Les appartements de grand standing qui, hier, étaient mis en vente à 5 millions de dirhams (DH, 450 000 euros) sont aujourd'hui proposés à moitié moins, avant négociation. Bienvenue dans le marché réel.

Youssef fait les frais de cette bulle en train de retomber. Locataire d'un petit appartement à Casablanca, le jeune patron d'entreprise a acheté une villa à Dar Bouazza (dans la banlieue sud de la capitale économique), qu'il comptait mettre en location. « Je voulais devenir propriétaire tout en ayant des rentrées d'argent supplémentaires, mais je dois complètement revoir mes plans. Cela fait presque six mois que je cherche un locataire et je n'en trouve pas, même pour les 16 000 DH [1 435 euros, NDLR] que j'en demande maintenant, soit à peine plus cher que le loyer de mon appartement de quatre pièces en plein centre de Casablanca. »

Comme l'explique Mehdi Jennane, directeur de projet à Carré Éden, un projet urbain intégré de haut standing à Marrakech, « c'est en effet le secteur du résidentiel secondaire, à la périphérie des grandes villes ou en province, qui subit le plus les effets de la crise due à une surabondance de l'offre, qui plus est quand la qualité ou la pertinence des concepts ne sont pas au rendez-vous ». À Marrakech par exemple, on ne compte plus les grands projets sinistrés, les resorts à l'arrêt et les chantiers fantômes.

À Casablanca et à Rabat, toujours dans le logement haut de gamme, la situation est à peine meilleure. La plupart des observateurs notent un tassement des transactions. « Il y a encore quelques mois, la plupart de mes confrères passaient une grande partie de leur temps à gérer les questions de recouvrement ; aujourd'hui, c'est le niveau des commandes qui diminue dangereusement », confie l'un des principaux promoteurs immobiliers de la capitale économique.

immobilier-maroc infoClasse éco

Dans les environs immédiats de Casablanca, ce sont les ambitieux projets en construction à Bouskoura qui suscitent le plus d'interrogations. Lancés par les leaders du secteur (Addoha, CGI, Palmeraie Développement, etc.), ils accusent pour la plupart un lourd retard de livraison. À tel point que les futurs heureux propriétaires de ces complexes résidentiels à la Desperate Housewives - qui ont tous acheté sur plan dans l'euphorie du boom immobilier, souvent par crainte d'une hypothétique hausse des prix -, ne sont plus tout à fait rassurés. Organisés en associations, ils entendent faire pression sur les promoteurs pour que ceux-ci tiennent les engagements (non écrits) qu'ils ont pris.

« Le trop-plein de l'offre immobilière dans le haut standing commence déjà à se résorber et l'on constate que les projets de qualité trouvent toujours preneurs, même si les rythmes de vente ont nettement ralenti », rassure cependant Mehdi Jennane. Deux raisons principales motivent cet optimisme : Marrakech reste une destination privilégiée de vacances pour les Marocains. Par ailleurs, selon Mehdi Jennane, la demande européenne, notamment française, ne faiblit pas - « beaucoup de nos clients sont de jeunes séniors français qui cherchent à investir à Marrakech pour y établir leur résidence semi-principale, voire principale ».

À Casablanca, Amine Guennoun, directeur général des Espaces Saada, spécialiste du logement social, est lui aussi plutôt optimiste. « La crise immobilière dont parlent certains est celle des projets lancés dans l'euphorie il y a quelques années et qui, à l'époque, trouvaient preneurs. Aujourd'hui, on ne peut plus se permettre de lancer des projets immobiliers sans les avoir structurés rationnellement, explique le promoteur. Ce qui conduit à une professionnalisation du secteur. »

Y aura-t-il trop de bureaux à Casa ?

Une étude réalisée par le leader national, Lazrak Immobilier, souligne qu'entre 2013 et 2016 le parc de bureaux à Casablanca - qui, avec Rabat, fournit 80 % de l'offre nationale - devrait augmenter de 60 %. Or « l'industrie des immeubles de bureaux est un miroir de l'activité économique », rappellent les auteurs de l'étude : « Les entreprises qui prospèrent recrutent davantage et cherchent des espaces en adéquation avec leur développement. A contrario, [celles] en difficulté se tournent naturellement vers la réduction de coûts, à commencer par ceux immobiliers. » Pourtant, 650 000 m2 de bureaux seront commercialisés d'ici à 2016 à Casa Finance City, 120 000 m2 à Casa Marina, 60 000 à Casanearshore. À ce rythme, la capitale économique a toutes les chances de produire plus du double de la demande actuelle en bureaux. Ce qui, dans quatre ans, pourrait porter l'offre excédentaire à 500 000 m2, soit le quart du parc prévu. Un peu de prudence serait donc de mise.

Sur le terrain, le ralentissement de l'activité, visible en ce qui concerne le haut standing, n'est pas perceptible de la même manière pour le milieu de gamme et le logement social. Les principaux acteurs de ces marchés, tels qu'Addoha, CGI ou les Espaces Saada, continuent de bien travailler, tout autant, avec des marges qui se sont néanmoins contractées en raison de l'augmentation des coûts de revient. L'autre petit bémol à apporter à cette bonne santé affichée du marché de l'immobilier économique est que, si le secteur connaît encore peu de méventes, c'est également au prix d'un soutien massif de l'État, qui en a fait une priorité nationale.

Normalité

Mais n'oublions pas que, comme souvent au Maroc, la météo a aussi son mot à dire. « Les récentes précipitations ne manqueront pas d'avoir un impact sur l'activité du secteur immobilier, veut croire un promoteur casablancais. Quand il pleut, les ruraux sont plus optimistes, consomment plus, investissent plus, et cela se répercute en particulier sur le logement social », argumente-t-il. « Au Maroc, gouverner, c'est pleuvoir », disait déjà Lyautey...

Selon les professionnels, les perspectives pour l'immobilier résidentiel en général, et sur le segment économique en particulier, ne semblent donc pas aussi mauvaises qu'ils pouvaient le craindre. Même si certains doutes planent encore sur l'immobilier professionnel (lire encadré), le marché marocain n'est donc pas à proprement parler en crise. Tout du moins pas encore. Les nuages sont certes nombreux, mais la plupart des acteurs veulent encore croire aux lendemains qui chantent puisque, après la folle envolée des prix des années 2000, le marché semble enfin revenir à une normalité bien plus saine économiquement.

Increase font sizeDecrease font siz | Email | Print

Autres articles

Conjoncture

Zone Cemac : la Banque centrale abaisse ses prévisions de croissance

Zone Cemac : la Banque centrale abaisse ses prévisions de croissance

La Banque des États d’Afrique centrale a révisé à la baisse ses prévisions de croissance pour la région Cemac de 6,1 % à 5,7 % en 2014. Une décision qui...

Lire la suite

Télécoms

Quel partenaire pour Camtel ?

Quel partenaire pour Camtel ?

Avec l'obtention surprise d'une licence globale, l'opérateur public camerounais fait son retour dans la téléphonie mobile. Mais sans alliance stratégique, il aura bien du mal à percer.

Lire la suite

Portrait

Léonard Wantchékon, du cachot à l'Académie

Léonard Wantchékon, du cachot à l'Académie

Léonard Wantchékon a été élu à l'Académie américaine des arts et des sciences en 2013. Découvrez le surprenant parcours de cet universitaire béninois de 58 ans.

Lire la suite

Téléphonie

Maroc Telecom renoue avec la croissance dans le royaume chérifien

Maroc Telecom renoue avec la croissance dans le royaume chérifien

Au troisième semestre 2014, l'opérateur Maroc Télécoms a engrangé un chiffre d'affaires de 7,3 milliards de dirhams (+ 4,3 % par rapport à la même période en 2013). Une performance...

Lire la suite

Finance

Bourse : Casablanca et Londres renforcent leur partenariat

Bourse : Casablanca et Londres renforcent leur partenariat

Après avoir conclu un partenariat avec la Bourse de Casablanca, le London Stock Exchange vient de signer un accord avec la société Maroclear, visant à l'attribution d'un identifiant unique aux...

Lire la suite

Conseil juridique

Pourquoi le cabinet Orrick a fait le choix d'Abidjan

Pourquoi le cabinet Orrick a fait le choix d'Abidjan

Pour sa première implantation sur le continent, le cabinet d'avocats né aux États-Unis a préféré la capitale économique ivoirienne à Casablanca ou à Johannesburg. Un pari assumé.

Lire la suite

Innovation

Millicom lance sa fondation pour les innovateurs africains

Millicom lance sa fondation pour les innovateurs africains

Millicom-Tigo a lancé officiellement au cours d'une session sur internet sa fondation pour les entrepreneurs sociaux innovants, dotée d'un budget annuel de 10 millions de dollars. Le Tchad, la RD...

Lire la suite

Éducation

À Tlemcen, un institut dédié aux sciences de l’eau et de l'énergie ouvre ses portes

À Tlemcen, un institut dédié aux sciences de l’eau et de l'énergie ouvre ses portes

Après le Kenya, le Nigéria, le Cameroun et Maurice, c'est au tour de l'Algérie d'accueillir un des instituts de l'université panafricaine

Lire la suite

Hydrocarbures

L'Algérie signe ses premiers contrats pétroliers depuis l'attaque d'In Amenas

L'Algérie signe ses premiers contrats pétroliers depuis l'attaque d'In Amenas

Les compagnies pétrolières Statoil, Shell, Repsol, Enel et Dragon ont signé ce mercredi cinq contrats d'exploitation pétrolière en Algérie, les premiers depuis l'attaque du champ d'In Amenas en 2013.

Lire la suite

Reportage TV

Gabon : à Angondjé, un nouveau quartier sort de terre

Gabon : à Angondjé, un nouveau quartier sort de terre

Au nord de Libreville, à proximité immédiate du stade de l'Amitié, la ville nouvelle d'Angondjé sort de terre. 1 800 logements censés favoriser la mixité sociale sont sur le point...

Lire la suite

Télécoms

Viettel va investir un milliard de dollars en Tanzanie

Viettel va investir un milliard de dollars en Tanzanie

Après avoir obtenu sa licence, mi-octobre, Viettel a annoncé vouloir investir un milliard de dollars en Tanzanie. L'opérateur télécoms espère pouvoir lancer ses opérations en juillet 2015, sur un marché déjà...

Lire la suite

Rapport

Doing Business 2015 : l'Afrique bat le record des réformes

Doing Business 2015 : l'Afrique bat le record des réformes

Selon le rapport Doing Business 2015 de la Banque mondiale, deux tiers des économies africaines ont connu une amélioration du climat des affaires. Le Sénégal et la RD Congo, qui...

Lire la suite

Automobile

Johan Van Zyl : "Pour rester leader en Afrique, Toyota doit être présent sur toute la gamme"

Johan Van Zyl :

Vendre des citadines en plus des 4×4 ? Afin que Toyota reste la plus vendue du continent, son patron sud-africain sait qu'il doit s'adapter aux nouveaux modes de consommation.

Lire la suite

Agroalimentaire

NCA-Rouiba débarque au Bénin

NCA-Rouiba débarque au Bénin

Le n°1 algérien de la production de boissons à base de fruits va signer un protocole d'accord avec les autorités béninoises en vue d'exploiter des usines dans la région de...

Lire la suite

Cameroun

Notation : la situation financière de Camtel stable à court terme

Notation : la situation financière de Camtel stable à court terme

Bloomfield attribue pour la première fois la note "BBB" avec une perspective positive à long terme et "A3" sur le court terme à Camtel. Si l'agence de notation reconnaît une...

Lire la suite

Médias

Télévision : Canal Plus rachète le distributeur Thema

Télévision : Canal Plus rachète le distributeur Thema

Soucieux d'accélérer son développement en Afrique, le groupe français Canal Plus a pris le contrôle de la société Thema, éditrice de la chaîne Nollywood TV.

Lire la suite

Batiment

L'Algérie va lancer 4 usines de préfabrication de logements en 2015

L'Algérie va lancer 4 usines de préfabrication de logements en 2015

La Société de gestion des participations de l'État algérien dans le bâtiment (SGP Injab) prévoit la construction de quatre usines de préfabrication de logements à Alger, Annaba, Oran et Biskra...

Lire la suite

Intégration régionale

Afrique centrale : le Rwanda va réintégrer la CEEAC

Afrique centrale : le Rwanda va réintégrer la CEEAC

Sept ans après l'avoir quittée, le Rwanda va réintégrer officiellement la Communauté économique des États de l'Afrique centrale (CEEAC), lors d'un sommet prévu les 24 et 25 novembre prochains à...

Lire la suite

Banque

Côte d'Ivoire : dopée aux dirhams, la Baci gagne du terrain

Côte d'Ivoire : dopée aux dirhams, la Baci gagne du terrain

Élément central du dispositif subsaharien du marocain Banque populaire, Banque atlantique Côte d'Ivoire est devenue le numéro trois du marché local. Reste à en renforcer la rentabilité.

Lire la suite

Minerai de fer

Mauritanie : Glencore repousse le démarrage du projet minier d'Askaf

Mauritanie : Glencore repousse le démarrage du projet minier d'Askaf

Sphere Minerals, la filiale du groupe Glencore, a entamé le réexamen du projet minier d'Askaf en Mauritanie. La production de minerai de fer, prévue pour 2017, devrait être retardée, dans un...

Lire la suite

Développement & Sécurité

Corne de l'Afrique : les bailleurs internationaux promettent 8 milliards de dollars

Corne de l'Afrique : les bailleurs internationaux promettent 8 milliards de dollars

Des bailleurs de fonds internationaux, dont la Banque mondiale, la Banque africaine de développement et l'Union européenne, ont promis huit milliards de dollars pour soutenir la croissance économique dans huit...

Lire la suite

Nos offres

Top 500
nosOffresTop500

Découvrez le classement exclusif des 500 premières entreprises africaines.

Découvrir le Hors-série

Top 200
nosOffresTop200

Découvrez le classement exclusif des 200 premières banques africaines.

Découvrir le Hors-série

L'État de l'Afrique
nosOffresEaf

Toutes les clés pour comprendre les (r)évolutions africaines.

Découvrir le Hors-série

  1. LogoSIFIJA
  2. LogoJA_off
  3. LogoTAR_off
  4. LogoRVI_off
  5. LogoJAG_off
  6. LogoBoutique_off
© Jeune Afrique Économie 2012 - Mentions légales | Charte d'utilisation des espaces de dialogue | Contact | Tags