Le Maroc face à la crise

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Critiqué dans un premier temps par certains caciques du Parti de la justice et du développement, le projet de TGV reste d'actualité. © ONCFUne croissance divisée par deux, des finances publiques en berne, un climat social tendu... L'économie du royaume est en souffrance. Même si les investissements étrangers et les grands travaux soutiennent encore l'activité, les autorités vont devoir repenser leur modèle de développement.

Alors que l'Union européenne (UE) entre en récession, avec une croissance attendue à - 0,3 % en 2012, le Maroc s'inquiète des risques d'une transmission de la crise à son territoire. L'Europe représente 60 % de ses exportations et plus de la moitié de ses investissements étrangers... Jusqu'à présent, en dépit d'un début de politique de diversification, le pays avait fait de sa proximité avec le Vieux Continent l'un des arguments majeurs de ses plans de développement, avec une volonté d'être à la fois la base de production de l'UE et son « hub » vers l'Afrique. Aujourd'hui, ce lien étroit pourrait se retourner contre le royaume. Ainsi, la croissance des transferts d'argent des Marocains vivant à l'étranger ralentit : de 7,3 % en 2011, elle devrait tomber au-dessous de 4 % cette année.

En conséquence, le climat économique n'est pas non plus au beau fixe. Outre un repli des bénéfices des sociétés, le pays connaîtra une mauvaise saison agricole, avec un recul de 42,8 % de la production céréalière prévu pour 2012. Si la consommation des ménages (+ 2,3 %) et des administrations (+ 12,5 %) reste - pour le moment - orientée à la hausse, l'inflation remonte : 2,1 % attendus cette année, contre 0,1 % en 2011, d'après le Haut-Commissariat au Plan. De fait, la situation sociale est préoccupante, notamment chez les jeunes, dont près de 30 % sont sans emploi, d'après la Banque mondiale, qui prend en compte les 15-29 ans, contre 17,9 % selon les autorités, qui considèrent les 15-24 ans.

Cliquez sur l'image.Contexte difficile

Du coup, les économistes ont revu leurs prévisions à la baisse. En avril 2011, le Fonds monétaire international (FMI) tablait sur 4,6 % de croissance pour 2012. Un an plus tard, il a ramené son estimation à 3,7 %. Dans une note de juin, le Haut-Commissariat au Plan pronostique désormais 2,4 % de croissance du PIB cette année. C'est moitié moins qu'en 2011, et trois fois moins qu'en 2006.

Dans ce contexte difficile, quel est vraiment l'état de l'économie marocaine ? De quels atouts dispose le royaume pour faire face à la crise ? Quelles sont ses faiblesses ?

Finances publiques

Pour affronter cette double morosité, européenne et intérieure, le gouvernement d'Abdelilah Benkirane se trouve bien démuni. Fin 2011, le déficit public atteignait 6,2 % du PIB, son pire niveau depuis onze ans. Cette année, le ministère des Finances l'évalue à 5,5 %. Quant à la dette publique, de 430,9 milliards de dirhams (38,6 milliards d'euros) fin 2011, elle représente déjà 53,7 % du PIB (contre 47 % en Tunisie) et s'alourdit dangereusement.

Cliquez sur l'image.Derrière ce déséquilibre se cache le coût de la stabilité des prix des produits de base (énergie, sucre et farine), supporté par la caisse de compensation. En 2011, ce poste a coûté 6,1 % du PIB (51 milliards de dirhams) à lui seul. « Le budget 2011 a été construit avec un baril à 75 dollars [environ 60 euros, NDLR], alors que les cours réels ont souvent dépassé les 100 dollars. Le système de compensation a protégé un temps les Marocains, mais aujourd'hui, avec la versatilité des cours, il n'est plus tenable », affirme Frédéric Baranger, du think-tank marocain Amadeus, qui avait publié en juillet 2011 un rapport intitulé « Déficit public, le Maroc dans la tourmente ? ». Le FMI aussi pointe l'inefficacité du système, rappelant que « des subventions bien ciblées seraient moins coûteuses et aideraient davantage les populations pauvres. » Le gouvernement a bien relevé de 20 % les prix du carburant en juin, mais les économies dégagées paraissent insuffisantes par rapport aux ambitions sociales qu'il affiche. Il devra aussi s'attaquer à la question des retraites, sous-financées pendant des décennies : une « bombe à retardement », selon un cadre du ministère des Finances.

Le haut-commissaire au Plan, Ahmed Lahlimi Alami, se montre pessimiste. « On se dirige vers une situation similaire à celle de 1983, quand nous avons dû faire face au plan d'ajustement structurel, sous la houlette du FMI », estime-t-il, regrettant au passage que « les autorités rechignent à tenir un discours de vérité, donc d'austérité ».

Grands chantiers

Crise ou pas, le Maroc poursuit la politique de grands travaux entamée depuis l'avènement de Mohammed VI. Pas moins de 180 milliards de dirhams d'investissements ont été programmés pour 2012. Port de Tanger Med, projet de TGV, programme autoroutier, plateformes logistiques, tramways urbains, le pays se dote d'infrastructures qui améliorent sa compétitivité. Même si certains caciques du Parti de la justice et du développement (PJD) s'étaient exprimés contre un TGV considéré comme une « dépense ostentatoire », ils s'y sont rapidement ralliés. « Le Premier ministre a d'ailleurs cité quatre ou cinq fois le mot investissement dans son discours de politique générale. L'effort de l'État et la recherche d'investisseurs extérieurs se poursuivront comme avant », indique Ahmed Fassi Fihri, de l'Agence marocaine de développement des investissements (Amdi). « Pour soulager les charges de ces grands projets, le royaume a su habilement s'assurer le soutien d'investisseurs institutionnels européens et africains », observe de son côté Frédéric Baranger. Les grands projets immobiliers continuent d'attirer des acteurs privés, souvent en partenariat avec des groupes des pays du Golfe, à l'image du Morocco Mall, plus grand centre commercial d'Afrique du Nord (2 milliards de dirhams d'investissements), qui a ouvert ses portes fin 2011. Entre 2010 et 2011, les investissements étrangers dans l'immobilier sont passés de 7,3 à 8,2 milliards de dirhams, d'après l'Amdi. Les programmes de construction de logements sociaux se poursuivent également, ce qui contribue à soutenir un secteur du BTP florissant.

Climat social

Cliquez sur l'image.Reste qu'il y a encore beaucoup à faire pour apaiser les tensions sociales. Dans le nord du pays et à Casablanca, les syndicats du secteur textile ont lancé une série de grèves. Même au nouveau port de Tanger Med, qui a déjà connu un mouvement social fin 2011, la grogne monte. C'est au sein de la jeunesse que grandit le mécontentement. 81 % des chômeurs ont moins de 34 ans, souligne Abdelouahed Souhail, ministre de l'Emploi et de la Formation professionnelle. Les contestataires du Mouvement du 20 février, qu'on a peu entendus ces derniers mois, se remobilisent et ont annoncé une rentrée sociale « chaude ».

Le dialogue avec les syndicats, notamment avec la Confédération démocratique du travail (CDT, deuxième organisation du pays), est difficile. Cette dernière a refusé de participer aux réunions de concertation avec le gouvernement. Quelques mesures sociales ont été annoncées, comme l'augmentation des bourses trimestrielles pour les étudiants en licence et master (de 200 et 300 dirhams) et la mise en place d'un minimum retraite à 1 000 dirhams. « On préfère continuer dans l'économie de rente et acheter la paix sociale - tant qu'on le peut - plutôt que de s'attaquer à des réformes structurelles », se lamente l'économiste Mehdi Lahlou, membre du Parti socialiste unifié (opposition). D'autres mesures devraient suivre, assure le PJD. « Nous voulons que 3,6 millions de personnes soient couvertes par le Régime d'assistance médicale [Ramed] consacré aux personnes vulnérables et nous comptons mettre en place un fonds de 2 milliards de dirhams contre la sécheresse », explique un ministre du PJD. Mais on attend le calendrier exact de ces mesures... et leur financement.

Formation

Pour réduire le chômage, un effort est aussi à faire au niveau de la formation. D'après une étude de l'Agence française de développement (AFD) sur l'emploi, 31 % des chefs d'entreprise marocains déplorent le manque de compétences des jeunes diplômés (contre 25 % en Afrique subsaharienne). La majorité des étudiants sortant de l'enseignement supérieur a du mal à trouver un premier emploi. En cause : l'inadéquation des formations aux postes disponibles. Or, dans le même temps, les entreprises sont confrontées à des pénuries de main-d'oeuvre et à une inflation des salaires dans les métiers techniques et d'encadrement, notamment à Tanger. Par conséquent, certaines entreprises préfèrent partir. L'équipementier automobile Yazaki a ainsi préféré installer une nouvelle usine à Kenitra, même s'il était déjà implanté dans le nord du pays.

Pour remédier à ce déséquilibre, le Maroc a mis en place des centres de formation : aux métiers de l'automobile à Tanger, à ceux de l'aéronautique à Nouaceur...

Environnement des affaires

Les autorités doivent également faire plus pour attirer les investisseurs. Dans le classement du rapport « Doing Business » 2012 de la Banque mondiale, le Maroc est à la 94e place sur 183 pays. C'est loin derrière la Tunisie (46e) et presque au même niveau que l'Égypte (110e), deux pays pourtant affectés par des révolutions. « Un écueil majeur freine le développement entrepreneurial : le manque de transparence du système judiciaire, notamment commercial », note Frédéric Baranger. Autre difficulté pour les entrepreneurs : l'accès au foncier. « Il y a une tension sur l'immobilier au Maroc, c'est indéniable. Désormais, nous construisons immédiatement après l'acquisition, pour rentabiliser nos investissements », indique Mohamed Lamrani, PDG du groupe de distribution Marjane.

L'accès au crédit n'est pas facile non plus, notamment pour les PME. « Avant 2008, quand la croissance frôlait les 7 %, les banques avaient ouvert les robinets du crédit en faveur des PME. Depuis, la crise a compliqué la situation », estime Salaheddine Kadmiri, vice-président de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM). « Toutefois, les formalités pour la création et la gestion d'entreprise ont été simplifiées et raccourcies, avec la mise en place d'un guichet unique pour les relations avec l'État », modère Baranger.

Industrie

Cliquez sur l'image.En 2011, les investissements directs étrangers dans l'industrie ont atteint 6,2 milliards de dirhams, soit 1,37 milliard de plus qu'en 2010. L'automobile et l'aéronautique ont le vent en poupe. Dans le sillage de Renault, qui a ouvert en janvier son usine de Tanger, Bombardier a confirmé son implantation à Casablanca, un investissement de 200 millions de dollars qui doit générer jusqu'à 4 000 emplois indirects d'ici à 2020. « En 2012, l'automobile marocaine exportera pour plus de 2 milliards de dollars de pièces, contre 200 millions de dollars en 2002 », se réjouit Larbi Belarbi, président de l'Association marocaine pour l'industrie et le commerce de l'automobile. « Quand nous avons commencé à mettre en place une stratégie pour le secteur aéronautique, il n'y avait que six entreprises. Aujourd'hui, elles sont plus de cent. Quant au chiffre d'affaires, qui croît de 15 % par an depuis 2010, il devrait être de 1 milliard de dollars », note Hamid Benbrahim El-Andaloussi, président du Groupement des industries marocaines aéronautiques et spatiales et ancien président de Safran Maroc.

En revanche, les secteurs industriels traditionnels du pays sont en plus mauvaise posture. Dans le textile, les commandes européennes ont baissé de près de 30 % entre 2010 et 2011. Quant aux entreprises agroalimentaires, elles souffrent de la mauvaise saison agricole et de l'augmentation des prix des denrées, qui les a obligées à rogner leurs marges. Certains fleurons du secteur, comme Lesieur Cristal (3,45 milliards de dirhams de chiffre d'affaires) ou Centrale laitière (6,55 milliards de dirhams), sont passés sous pavillon étranger, le premier racheté par Sofiprotéol le 10 février, le second par Danone le 27 juin. Seule embellie dans les activités traditionnelles, la bonne santé du secteur extractif, avec les résultats exceptionnels de l'Office chérifien des phosphates (OCP, 16,3 milliards de dirhams de résultat net et 56,3 milliards de dirhams de chiffre d'affaires en 2011) et de Managem, très actif à l'international, dont le chiffre d'affaires a progressé de 6,7 % et le résultat net (403 millions de dirhams) de 81,5 % en 2011.

Tourisme

Cliquez sur l'image.Même le secteur touristique est frappé par la morosité. « L'année 2012 sera certainement très difficile. Il faudra redoubler d'efforts pour surmonter la situation », prévenait dès janvier Abdelhamid Addou, directeur général de l'Office national marocain du tourisme (ONMT). Si les effets néfastes de l'attentat de Marrakech d'avril 2011 se sont vite estompés, le Maroc pâtit de l'image d'instabilité liée au Printemps arabe et de la crise européenne. Le nombre de touristes n'a pas chuté (+ 2 % en 2011, d'après les autorités), mais ils dépensent moins et leurs séjours sont plus courts.

Entre 2010 et 2011, les investissements étrangers dans le secteur sont passés de 4,1 à 2,6 milliards de dirhams. Plusieurs programmes, notamment financés par les pays du Golfe, ont été reportés. À Marrakech, les luxueux Palais Namaskar, Taj et Selman ont ainsi vu leur ouverture repoussée d'un an. Il faut dire que les projets s'étaient bousculés ces dernières années dans la métropole : « Le nombre de chambres a augmenté de 26 % en 2011 sur le haut de gamme et devrait croître encore de 47 % d'ici à 2013. Cela fait beaucoup dans une conjoncture morose », juge Didier Picquot, directeur de l'hôtel La Mamounia.

Commerce extérieur

Cliquez sur l'image.Dans ce contexte difficile, le Maroc n'en finit pas de creuser son déficit commercial. En un an, de mai 2011 à mai 2012, celui-ci s'est gonflé de 10 %, passant de 76,7 à 84,4 milliards de dirhams. En cause, les importations qui progressent plus vite que les exportations (+ 7 % contre + 5 % sur un an, à fin mai 2012). Les bons résultats de l'OCP ne suffisent pas à compenser la forte augmentation du coût des produits énergétiques, dont la facture a progressé de 6,7 milliards de dirhams (+ 18,5 %). Par conséquent, les réserves de change ont fondu. Elles ne couvrent plus que cinq mois d'importations, contre sept mois début 2011.

Finance

Malgré cela, les banques marocaines se portent bien : Attijariwafa Bank et BMCE Bank ont obtenu de bons résultats en 2011. Mais, selon les analystes, ces performances sont d'abord dues à leurs filiales internationales, notamment subsahariennes. Signe de cette bonne santé hors du royaume, le deuxième établissement du pays par le total de bilan, BCP, a repris pour 952 millions de dirhams l'ivoirien Banque Atlantique.

En revanche, le Masi, principal indice boursier de la Place de Casablanca, n'est pas à la fête. Après une baisse de 12,86 % en 2011, il a encore perdu 11,35 % depuis le début de l'année 2012. L'effet de contagion du Printemps arabe a rendu les investisseurs méfiants. Le montant des investissements étrangers en actions a baissé de 11,7 % en 2011, passant à 147,7 milliards de dirhams. Si la capitalisation boursière (458,2 milliards de dirhams) reste la deuxième d'Afrique, derrière Johannesburg, le volume des échanges s'est effondré de 26,9 % au premier trimestre. « Dès que l'Égypte sortira de l'instabilité, il y a fort à parier que la Bourse du Caire repassera devant celle de Casablanca », estime Frédéric Baranger. Le projet de faire de la capitale économique marocaine un hub financier est-il compromis ? Tout au moins retardé en attendant des jours meilleurs.

 

 

Lire aussi :

Économie marocaine : la parole aux experts

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