Les patrons au pouvoir

Increase font sizeDecrease font siz | Email | Print

Amadou Kane, Jean-Louis Billon et Alamine Ousmane Mey, trois patrons devenus ministres. © Jeune AfriqueC'est une tendance qui se répand en Afrique : de plus en plus de ministres sont issus du milieu des affaires. Pourtant, du risque de conflit d'intérêts à la pression médiatique, les pièges ne manquent pas.

En Tunisie, sous l'ère Ben Ali, les patrons étaient écartés du pouvoir et ne devaient leur salut - et bien souvent leur fortune - qu'à leur neutralité ou, mieux encore, à leur soutien sans faille au régime en place. Signe que les temps changent, au lendemain de la révolution de 2011, c'est à un banquier, Jalloul Ayed, qu'a échu le ministère des Finances. Donald Kaberuka, président de la Banque africaine de développement, à Tunis, le dit lui-même : « La gestion d'un État ne peut plus être accaparée par un petit nombre de personnes. Il faut s'ouvrir, aux dirigeants d'entreprises comme à la société civile. L'important, c'est de trouver les meilleurs, tout simplement. »

Amadou Kane gère le Sénégal comme une entreprise

Son parcours professionnel est sans faute. Né à Thiès en 1954, Amadou Kane, banquier émérite, est devenu ministre de l'Économie et des Finances à la suite de l'élection de Macky Sall, en mars 2012. Pourquoi s'être risqué en politique ? « On ne peut pas se contenter de rester au bord de la route et de critiquer. Et puis être ministre est aussi un moyen d'ajouter une nouvelle corde à mon arc », répond-il, comme si son curriculum vitæ n'était pas encore assez garni.
Lire la suite du portrait ici.

Et la tendance lui donne raison : depuis quelques années, les ministères africains se garnissent de personnalités issues de la sphère économique, grands patrons aux carrières remarquables, businessmans dont la réussite - notamment financière - est un exemple pour nombre d'Africains... Un changement d'époque et de mentalités qui répond d'abord à une attente de la base : les citoyens deviennent davantage sensibles à la culture du résultat. Déçus par les promesses sans lendemain, échaudés, aussi, par les affaires et l'avidité des hommes politiques au détriment de l'intérêt général, ils ne croient plus aux grands discours. En d'autres termes : ils tournent le dos à la politique politicienne.

Abdoul Mbaye, Premier ministre du Sénégal, homme d'affaires et ancien directeur de CBAO (filiale locale du marocain Attijariwafa Bank), ne s'y est pas trompé en choisissant un autre banquier, Amadou Kane, pour diriger le ministère de l'Économie et des Finances, et un patron de presse, Youssou N'Dour, pour le ministère du Tourisme et des Loisirs - même s'il est plus connu pour être le roi du mbalax.

En Côte d'Ivoire, le patron du groupe Sifca (huile de palme), Jean-Louis Billon, s'est vu confier les rênes du ministère du Commerce, de l'Artisanat et de la Promotion des PME. Raymond Ndong Sima, Premier ministre gabonais, fut PDG de la Compagnie forestière du Gabon et directeur général de Hévégab. Enfin, l'ancien directeur général d'Afriland First Bank, Alamine Ousmane Mey, est aujourd'hui ministre des Finances du Cameroun...

Tourbillon

À l'aise financièrement - pour ne pas dire très riches - après avoir mené des carrières aux plus hautes responsabilités, ces patrons devenus ministres seraient moins attachés à remplir leur compte en banque qu'à mener leur pays sur la voie de la réussite. De plus, pour le politologue sénégalais Abdou Lô, « ce sont des profils habitués à trouver des solutions concrètes à des problèmes aigus et, n'étant pas des hommes politiques, ils ne rentrent pas dans les batailles de succession, ne sont pas intéressés par l'appareil ».

Se jeter dans l'arène politique comporte néanmoins des risques. Récemment, Abdoul Mbaye a été pris dans le tourbillon de l'affaire Hissène Habré. Accusé d'avoir blanchi l'argent de l'ancien dictateur tchadien lorsqu'il était patron de CBAO, malmené, aussi, par des adversaires politiques, de l'opposition ou de son propre camp, il lui aura fallu du temps pour sortir de son mutisme, exacerbant d'autant plus les suspicions de la presse et de la société civile. « Dans le privé, on communique quand on a des résultats, relève Jean-Louis Billon. En politique, on doit répondre chaque fois qu'on est interpellé. »

"Le Maroc fonctionne beaucoup sur la cooptation"

Tarik Hari, chercheur au Centre marocain des sciences sociales, décrypte les passages du monde économique à la sphère politique dans le royaume chérifien. Lire l'interview ici

Autre sujet sensible : les conflits d'intérêts qui pourraient naître. Au Cameroun, les ministres sont contraints par la loi de ne pas avoir d'intérêts dans le privé, mais tel n'est pas le cas partout. N'est-il pas tentant, pour l'actionnaire principal de Sifca, de favoriser, grâce à ses relations, les filiales de son groupe lors d'un appel d'offres ? La présence de Movis, entreprise détenue notamment par la famille Billon, parmi les groupements sélectionnés pour la concession du second terminal à conteneurs du port d'Abidjan, peut légitimement susciter des interrogations... « Je ne suis pas aux commandes, et le processus avait été lancé avant ma nomination », se défend Jean-Louis Billon.

Jean-Louis Billon : « La culture du résultat n'est pas la même »

L'ancien patron de Sifca Jean-Louis Billon, récemment nommé ministre ivoirien du Commerce, de l'Artisanat et de la Promotion des PME, répond aux questions de "Jeune Afrique". Lire l'interview ici.

De même, l'actionnaire majoritaire du groupe de presse Futurs Médias, au Sénégal, n'est-il pas tenté d'orienter la plume de ses journalistes en faveur du gouvernement ? « Youssou N'Dour a laissé la gestion de son groupe à son directeur général, Mamadou Ibra Kane, et à son directeur général adjoint, son fils aîné Birane N'Dour, avant même d'entrer en politique », assure Mame Sira Konaté, ancienne journaliste de Futurs Médias et aujourd'hui chargée de communication du ministre. « Je ne l'ai jamais vu, même lorsqu'il était encore en poste, intervenir sur la ligne éditoriale, poursuit-elle. Le propre de Futurs Médias est de laisser les journalistes exercer leur métier en toute liberté. »

Challenge

Facilement jetés en pâture, soumis aux décisions d'un patron - le chef de l'État -, harcelés jour et nuit pour régler les urgences, nettement moins payés... Pourquoi, au final, ces businessmans acceptent-ils un tel poste ? « Le challenge de changer réellement les choses et de montrer ce qu'on est capable de faire, plutôt que de critiquer sans agir, estime Abdou Lô. Et puis, l'appel du pouvoir est enivrant, ne l'oublions pas. »

En outre, le risque de briser sa carrière est assez faible, tous se recaseront facilement. « Je pourrai faire autre chose après sans problème », assure Amadou Kane. En Tunisie, Jalloul Ayed, qui a quitté le gouvernement fin 2011, a depuis été nommé au conseil consultatif de la société Sky Petroleum et a mis sur pied un fonds d'investissement ciblant des projets à haute valeur technologique. Ministre un jour, patron toujours.

De Washington à Paris, un phénomène mondial

Coopter des patrons à des postes stratégiques au sein des gouvernements : la pratique existe depuis plusieurs années en Europe. Le cas du Suisse Johann Schneider-Ammann, chef du département fédéral de l'Économie, en est un illustre exemple. Avant d'entrer en politique en 2010, l'homme était un capitaine d'industrie possédant des intérêts dans près de 23 entreprises, du groupe familial Ammann à l'horloger Swatch.
Aux États-Unis, en 2006, George Bush avait choisi Henry Paulson, figure historique de la banque d'affaires Goldman Sachs, comme secrétaire du Trésor. En France, Christine Lagarde était quant à elle à la tête du cabinet d'avocats Baker & McKenzie avant d'intégrer le gouvernement de Dominique de Villepin, en 2005.

Des postes à haut risque en raison de possibles conflits d'intérêts. Ainsi, on reproche à Henry Paulson d'avoir laissé Lehman Brothers, principal rival de Goldman Sachs, faire faillite en septembre 2008. De son côté, Christine Lagarde a été contestée, en 2011, lorsque la banque publique Oséo, dépendant de son ministère, a investi dans une PME dont elle-même était actionnaire.
Avant elle, Francis Mer avait été le premier grand patron du privé à diriger le ministère français de l'Économie et des Finances, de 2002 à 2004. L'artisan de la création d'Arcelor (numéro un mondial de l'acier, devenu Arcelor Mittal) a été salué pour avoir su réformer l'administration de Bercy, mais son style abrupt, ses méthodes de cost-killer et son franc-parler en ont choqué plus d'un.
Toutefois, ces cas restent des exceptions. En Europe, « le phénomène inverse est plus courant », explique Éric Vernier, chercheur spécialiste des conflits d'intérêts à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), à Paris. « C'est-à-dire qu'on voit plus souvent des hauts cadres de la fonction publique aller diriger, après leur mandat, des entreprises privées. » En France, il y a même un nom pour ça : le « pantouflage ».Stéphane Ballong et Frédéric Maury

 

 

Increase font sizeDecrease font siz | Email | Print

Autres articles

Justice

États-Unis : enquête sur Goldman Sachs pour ses liens avec l'ex-régime de Kadhafi

États-Unis : enquête sur Goldman Sachs pour ses liens avec l'ex-régime de Kadhafi

Le gendarme boursier américain enquête sur des avantages que la banque d'affaires Goldman Sachs aurait offerts à des dignitaires libyens pour s'attirer les faveurs du fonds souverain Libyan Investment Authority...

Lire la suite

Agro-industrie

Bois : qu'est-ce que le label FSC a apporté à Rougier ?

Bois : qu'est-ce que le label FSC a apporté à Rougier ?

Pour attester de ses bonnes pratiques, le forestier français Rougier a entamé une certification de ses sites en Afrique centrale. Un sésame indispensable pour accéder à certains marchés. Mais ce...

Lire la suite

Entreprise

Le pari gabonais du mauricien IBL

Le pari gabonais du mauricien IBL

Après s'être hissé au rang de deuxième holding du pays, le groupe a fait escale chez ses voisins insulaires, puis mis le cap sur le continent. Destination Kampala et Libreville.

Lire la suite

Capital-investissement

Les fonds étrangers désormais accueillis à bras ouverts en Afrique

Les fonds étrangers désormais accueillis à bras ouverts en Afrique

Les patrons africains sont nombreux à s'ouvrir à des investisseurs venus d'ailleurs, qui apportent de l'argent frais mais aussi l'expertise qui fera décoller leur entreprise.

Lire la suite

Gouvernance

Côte d'Ivoire : un audit révèle des abus dans la passation des marchés publics

Côte d'Ivoire : un audit révèle des abus dans la passation des marchés publics

L'examen de 60 contrats publics accordés entre 2011 et 2013 montre que dans 95 % des cas les motifs avancés pour justifier que ces marchés soient passés de gré à...

Lire la suite

Automobile

Renault voit l'Afrique depuis le golfe

Renault voit l'Afrique depuis le golfe

Chez Renault, l'Afrique sera dorénavant dirigée depuis Dubaï, et non plus depuis la France. La nouvelle région Afrique - Moyen-Orient - Inde (AMI) est pilotée par Bernard Cambier.

Lire la suite

Maroc

Abdelmalek Alaoui, l'homme qui murmure à l'oreille des puissants

Abdelmalek Alaoui, l'homme qui murmure à l'oreille des puissants

Sans renier l'héritage de son père, indéboulonnable ministre de Hassan II, Abdelmalek Alaoui ne doit sa réussite qu'à son talent. Fondateur de Global Intelligence Partners, il conseille grands patrons et hommes...

Lire la suite

Finances

Maurice : Port Louis gagne du crédit

Maurice : Port Louis gagne du crédit

Le dynamisme de la place boursière et du secteur bancaire structuré et efficace de Port louis, capitale de Maurice, inspirent de plus en plus confiance aux investisseurs.

Lire la suite

Infrastructures

Pékin va financer le chemin de fer Bamako-Conakry

Pékin va financer le chemin de fer Bamako-Conakry

Parmi les accords négociés entre la Chine et le Mali figurent la construction de la très attendue ligne de chemin de fer entre Bamako et Conakry (8 milliards de dollars),...

Lire la suite

Énergie

Maroc : Safi Energy mobilise 2,6 milliards de dollars pour sa centrale électrique

Maroc : Safi Energy mobilise 2,6 milliards de dollars pour sa centrale électrique

Safi Energy a récolté 2,6 milliards de dollars de financement pour construire une centrale électrique au charbon de 1 386 mégawatts dans le sud-ouest du Maroc. Les banques marocaines ont...

Lire la suite

TV

Réussite : au sommaire ce vendredi soir !

Réussite : au sommaire ce vendredi soir !

Port d'Abidjan, poivre du Penja au Cameroun, Sole Rebels en Ethiopie... La nouvelle édition de Réussite, le magazine de "l'Afrique qui gagne", sera diffusée ce vendredi 19 septembre au soir...

Lire la suite

Télécoms

Orange Tunisie : difficile ménage à trois

Orange Tunisie : difficile ménage à trois

Trois ans après le départ de Ben Ali, Orange Tunisie est toujours pertubé dans son développement par le contentieux entre l'État tunisien et Marwane Mabrouk, le gendre de l'ex-président et...

Lire la suite

Tunisie

Hakim Ben Hammouda : "Le grand défi reste la relance de l'investissement"

Hakim Ben Hammouda :

Pour le ministre de l'Économie et des Finances tunisien Hakim Ben Hammouda, les prochaines échéances électorales ne doivent pas faire perdre de vue l'objectif de la relance de l'économie par...

Lire la suite

Cameroun

Quatre nouveaux portiques de parc pour décongestionner le port de Douala

Quatre nouveaux portiques de parc pour décongestionner le port de Douala

Douala International Terminal (DIT), le gestionnaire du terminal à conteneurs, vient de mettre ces engins en service au port de Douala pour améliorer les livraisons. En trois mois, la filiale...

Lire la suite

Analyse

Tunisie : comment retrouver le succès économique ?

Tunisie : comment retrouver le succès économique ?

Début septembre bailleurs et investisseurs se sont réunis à Tunis pour tracer les perspectives d'avenir du pays. Son présent, las, n'est guère brillant. Presque tous les indicateurs sont au rouge. La...

Lire la suite

Santé

Ebola : la Banque mondiale craint "les conséquences économiques catastrophiques de la peur"

Ebola : la Banque mondiale craint

Pour la Banque mondiale, plus que le coût direct de l'épidémie d'Ebola (mortalité, morbidité, soins de santé, pertes des jours de travail), le véritable danger réside dans la "réaction de...

Lire la suite

Hydrocarbures

Côte d’Ivoire : Oryx investit 6,5 milliards de F CFA dans un terminal gazier

Côte d’Ivoire : Oryx investit 6,5 milliards de F CFA dans un terminal gazier

Oryx Gaz Côte d’Ivoire a inauguré le 16 septembre un terminal de stockage de gaz d’une capacité de 4 000 mètres cubes à Abidjan. Cette infrastructure, qui a permis de...

Lire la suite

Transport

Ebola : Cargolux augmente ses tarifs en Afrique

Ebola : Cargolux augmente ses tarifs en Afrique

La compagnie de transport luxembourgeoise Cargolux a annoncé une augmentation du tarif appliqué aux livraisons vers et depuis l'Afrique. En cause : l'épidémie d'Ebola, qui imposerait à l'entreprise de déployer...

Lire la suite

Coopération

La BAD et le Japon mobilisent 300 millions de dollars pour le secteur privé africain

La BAD et le Japon mobilisent 300 millions de dollars pour le secteur privé africain

La Banque africaine de développement et le Japon ont conclu un prêt concessionnel de 300 millions de dollars pour soutenir le secteur privé africain.

Lire la suite

Finance

Mobile money : Orange et Bank of Africa s'allient

Mobile money : Orange et Bank of Africa s'allient

Dans le cadre de ce partenariat entre Orange et Bank of Africa, les clients d'Orange Money et du groupe bancaire panafricain pourront réaliser des mouvements de fonds de leur compte...

Lire la suite

Finance

Mediaco Maroc se retire de la Bourse de Casablanca

 Mediaco Maroc se retire de la Bourse de Casablanca

Huit ans après son entrée à la Bourse de Casablanca, le fournisseur de services de manutention Mediaco Maroc a déposé une Offre publique de retrait. Une décision qui intervient après...

Lire la suite

Nos offres

Top 500
nosOffresTop500

Découvrez le classement exclusif des 500 premières entreprises africaines.

Découvrir le Hors-série

Top 200
nosOffresTop200

Découvrez le classement exclusif des 200 premières banques africaines.

Découvrir le Hors-série

L'État de l'Afrique
nosOffresEaf

Toutes les clés pour comprendre les (r)évolutions africaines.

Découvrir le Hors-série

  1. LogoSIFIJA
  2. LogoJA_off
  3. LogoTAR_off
  4. LogoRVI_off
  5. LogoJAG_off
  6. LogoBoutique_off
© Jeune Afrique Économie 2012 - Mentions légales | Charte d'utilisation des espaces de dialogue | Contact | Tags