Jean-Claude Gandur, AOG : "Nous allons investir 300 millions d'euros sur cinq ans"

Increase font sizeDecrease font siz | Email | Print

JC GandurGPL, lubrifiant, bitume... AOG (ex Addax & Oryx Group) se déploie dans les dérivés pétroliers pour bâtir l'une des plus importantes plateformes de distribution de produits énergétiques du continent. Son patron a reçu Jeune Afrique dans les bureaux du groupe, à Genève.

Dans le hall d'accueil du bureau genevois d'Addax & Oryx Group (AOG), en Suisse, les revues d'art et des salles de ventes (Drouot, Pelham Galleries...) font de la concurrence aux magazines d'actualité. Reflet des passions du fondateur et patron d'AOG, Jean-Claude Gandur. Discret depuis la vente de sa société Addax Petroleum pour 5 milliards d'euros au chinois Sinopec, en 2009, il dit avoir « consacré du temps à ses fondations et à ses collections ». Devenu milliardaire, il semblait prendre le chemin de la retraite. Fin 2011, la cession d'une autre de ses sociétés, Oryx Energies, distributeur de produits pétroliers, paraissait même bien entamée... « Lorsque la vente a échoué, je me suis retrouvé à diriger de nouveau Oryx Energies, et j'ai acquis une seconde jeunesse... Je ne sais pas quand j'arrêterai », dit aujourd'hui cet homme de bientôt 64 ans.

Sa nouvelle lubie ? Bâtir l'une des plus importantes plateformes de distribution de produits énergétiques d'Afrique. Car le continent reste bel et bien le fil rouge de la vie professionnelle de Jean-Claude Gandur. Celui qui a passé les plus jeunes années de sa vie en Égypte s'est vu confier les marchés africains dès le début de sa carrière, au sein de l'entreprise de négoce international Philipp Brothers. Puis, lorsqu'il crée le groupe AOG en 1987, il se positionne dans l'exploration et la production pétrolières dans plusieurs pays africains : le Nigeria, le Cameroun, le Gabon...

Pendant l'entretien, des amis lui envoient des messages... pour qu'il leur réserve des actions, alors qu'il vient d'annoncer la prochaine introduction en Bourse d'Oryx Petroleum, la nouvelle société d'exploration pétrolière qu'il a montée. Le « nez » de l'homme d'affaires est légendaire - mais quoi de plus naturel pour ce natif de Grasse, la « capitale des parfums », dans le sud-est de la France ? Renommées également ses collections d'antiquités égyptiennes : elles font d'ailleurs la une du magazine anglophone des collectionneurs d'art, Apollo, posé sur son bureau sobre et presque rangé.

Propos recueillis à Genève par Michael Pauron.

Jeune Afrique : Vous annoncez vouloir faire d'Oryx Energies l'une des plus importantes plate­formes de distribution d'Afrique, alors qu'il y a un an vous étiez en passe de vendre. Que s'est-il passé ?

Jean-Claude Gandur : En 2009, je me suis dit : profitons de la dynamique de la vente de l'amont pour vendre l'aval et le négoce. Mais quand les négociations ont échoué avec ECP [Emerging Capital Partners, NDLR], je n'avais plus qu'une seule chose à faire : revenir à mes premières amours. Après discussions avec le management, tout en gardant à l'esprit la perception que j'ai de l'évolution du secteur pétrolier, il était évident que nous ne serions plus jamais une société de trading international. Nous avions raté le train, les cartes se sont vraiment distribuées entre 2002 et 2005, avec les grandes modifications et la globalisation des marchés. Par contre, nous disposions d'actifs de distribution en Afrique. Alors pourquoi ne pas redéployer nos activités vers des dérivés pétroliers plus technologiques, comme le GPL [gaz de pétrole liquéfié], le lubrifiant, le bitume et les produits liquides, et passer d'un segment orienté vers le négoce à un segment clientèle et marketing ?

Dans six mois, un terminal de stockage de produits liquides d'une capacité de 220 000 m3 ouvrira à Las Palmas [îles Canaries, Espagne]. C'est la première plateforme multiproduits à trois jours de mer de Dakar, six jours d'Abidjan, sept jours de Lagos.

En quoi consiste exactement votre nouveau projet industriel ?

Nous allons investir 400 millions de dollars [près de 300 millions d'euros] sur cinq ans dans les infrastructures pétrolières pour l'Afrique. Dans six mois, un terminal de stockage de produits liquides [gasoil et fuel principalement] d'une capacité de 220 000 m3 ouvrira à Las Palmas [îles Canaries, Espagne]. C'est un investissement de 70 millions de dollars. C'est la première plateforme multiproduits à trois jours de mer de Dakar, six jours d'Abidjan, sept jours de Lagos. Nous assurerons à l'Afrique de l'Ouest des produits sur mesure. Nos clients seront principalement des miniers et des industriels. Nous déploierons une grande partie des 330 millions de dollars restants dans le GPL. Nous avions commencé cette activité il y a quelques années, au Bénin et en Tanzanie. Dans ce dernier pays, nous allons doubler nos capacités alors que nous sommes déjà le deuxième distributeur de produits pétroliers, avec 30 % de part de marché. Et nous avons un grand projet en Afrique australe : nous espérons pouvoir annoncer d'ici à deux ou trois semaines une très grosse acquisition. Nous sommes par ailleurs en train de construire une sphère de stockage en Guinée, où viendront s'approvisionner nos filiales du Liberia et de Sierra Leone. En outre, nous augmenterons nos activités dans les lubrifiants, avec nos usines au Togo et en Tanzanie, pour les distribuer sous notre marque dans nos stations-service, mais aussi à destination de sociétés pétrolières tierces qui les commercialisent sous leur propre nom. Enfin, il y a le bitume. Nous sommes actuellement très petits, mais l'Afrique est le meilleur continent pour développer cette activité, d'autant qu'il y a peu d'acteurs. Cliquez sur l'image

Quels sont vos objectifs à terme dans la vente de GPL ?

Nous faisons actuellement 150 000 tonnes de GPL par an, et nous projetons d'en distribuer 450 000 d'ici à six ans. Notre expérience montre que l'expansion est rapide. En Tanzanie, nous faisions 100 t par mois, nous en commercialisons maintenant 3 000. Dès que les gens s'habituent, ils ne reviennent plus en arrière, et il y a de nouveaux adeptes chaque jour. Le GPL est une énergie moderne et bon marché par rapport aux autres produits - quand ceux-ci ne sont pas subventionnés, évidemment.

Vous avez vendu Addax Petroleum à des Chinois, des acteurs désormais incontournables. Comment les avez-vous rencontrés et comment se sont déroulées les négociations ?

La négociation a été rapide et professionnelle. Credit Suisse est venu me voir, m'indiquant que Sinopec était intéressé par ma société. Je n'avais jamais travaillé avec les Chinois. Nous avons négocié le prix, et entre-temps les Coréens sont arrivés dans la course. Il y a eu un processus d'appel d'offres qui a pris fin en juin. Les Chinois ont été les mieux-disants. Le 15 août, soit quatre mois après le début des négociations, tout était réglé, dans un silence absolu.

Aujourd'hui, nous avons un flirt très poussé avec toutes les sociétés chinoises qui travaillent en Afrique

Quel regard portez-vous sur les méthodes chinoises, si décriées en Afrique, notamment en termes d'emploi local ?

Peut-être avons-nous un peu plus l'habitude de l'Afrique que la Chine. Ils travaillent avec leurs méthodes, chacun fait selon ses traditions. Mais aujourd'hui, nous avons un flirt très poussé avec toutes les sociétés chinoises qui travaillent en Afrique : lubrifiants, mines, approvisionnements de produits liquides... J'ai des équipes à Pékin en permanence, et nous allons embaucher des traducteurs. On s'adapte.

Votre projet de production de biocarburant à Makeni, en Sierra Leone, a été vivement critiqué...

Nous avons fait les choses tellement en accord avec les règles les plus dures des organismes internationaux qu'un combat des ONG contre nous serait perdu d'avance. Elles ne trouveront pas un centime de corruption, et pas une recommandation non respectée. Pour commencer, nous n'achetons pas les terres, mais nous les louons, au tarif préconisé par la Banque mondiale. Nous ne sommes pas passés par le gouvernement central : nous avons négocié avec les chefs traditionnels, leurs avocats et les ONG. Nous avons monté un modèle qui répond en tout point aux recommandations de la FAO [Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture] et de l'ONU sur la nourriture et l'éthique des affaires en Afrique. Nous utiliserons 10 000 ha, donc même pas 0,5 % des terres disponibles pour l'agriculture commerciale en Sierra Leone. Nous avons dû nous engager à créer un programme d'agriculture vivrière, qui est déjà mis en place sur 2 000 ha et s'étendra sur 5 000 ha à terme. Les paysans utilisent notre matériel, nous avons construit une école d'agriculture... C'est un accompagnement dont je suis fier. Et depuis, il n'y a plus de pénurie de riz dans cette région.

 

Lire aussi :

Addax & Oryx devient AOG
Adama Toungara : ce que la Côte d'Ivoire veut faire de ses ressources naturelles

Quand débutera la production ?

Malgré le dépassement de notre budget initial - qui était de 250 millions d'euros - de quelques dizaines de millions d'euros, nous sommes dans les temps : la première campagne de coupe de la canne à sucre et de production de bioéthanol se fera en novembre.Gandur - Forbes Fortune

Avez-vous d'autres projets dans ce secteur ?

Nous allons d'abord mettre en route le projet sierra-léonais et communiquer davantage sur ce modèle. Ensuite, nous étudierons cinq autres projets de taille identique, à l'est et à l'ouest. C'est nécessaire pour arriver à une taille critique qui nous permette d'être un acteur de poids dans le bioéthanol. Les pays visés pourraient être le Mozambique, le Congo, le Ghana ou encore la Côte d'Ivoire.

Vous communiquez beaucoup sur l'emploi local. Vos équipes reflètent-elles vos affirmations ?

Cela ne sert à rien de construire une usine ultramoderne et de ne pas mettre un seul Africain dedans. Les élites existent partout en Afrique. Notre responsable de l'expansion du GPL est un Ivoirien, basé ici, à Genève. Pour moi, les expatriés ne sont pas que des Blancs en Afrique. Il n'y a pas de frontières. Notre patron pour l'Afrique de l'Ouest est sénégalais. Au moins 80 % des directeurs de nos filiales sont africains. Tout le monde peut faire comme nous. 

Increase font sizeDecrease font siz | Email | Print

Autres articles

Agr

Edouard Messou, PwC : "En Côte d'Ivoire, c'est la peur de manquer de cacao qui a fait grimper les prix"

Edouard Messou, PwC :

Edouard Messou, président Afrique subsaharienne francophone du cabinet de conseil PwC, est revenu pour "Jeune Afrique" sur la hausse spectaculaire des prix du cacao constatée cette année en Côte d'Ivoire. Pour l'analyste,...

Lire la suite

Energie

Le Kenya inaugure la méga-centrale géothermique Olkaria IV

Le Kenya inaugure la méga-centrale géothermique Olkaria IV

Le Kenya a inauguré Olkaria IV, la quatrième station géothermique d'un programme électrique développé depuis les années 1980. D'une capacité de 140 mégawatts, c'est la centrale la plus puissante de...

Lire la suite

Saga

Sifca, une aventure ivoirienne

Sifca, une aventure ivoirienne

En ce mois d'octobre 2014, Sifca, le premier groupe privé de Côte d'Ivoire, fête ses 50 ans. Un demi-siècle de vie tumultueuse pour l’ancien leader du cacao, devenu le numéro...

Lire la suite

Éducation

Formation : le Cesag en quête d'alliés français

Formation : le Cesag en quête d'alliés français

Le directeur de la business school sénégalaise est en quête de partenariats en France afin d'ouvrir dans son établissement un master similaire à celui d'une grande école hexagonale en octobre...

Lire la suite

Focus

Alger incite les jeunes à devenir leur propre employeur

Alger incite les jeunes à devenir leur propre employeur

Utiliser la rente pétrolière pour encourager les chômeurs à créer leur micro-entreprise. Telle est la stratégie des autorités algériennes, qui subventionnent les porteurs de projets.

Lire la suite

Événement

Intégration à marche forcée pour le COMESA

Intégration à marche forcée pour le COMESA

Réunis à Djibouti les 21 et 22 octobre, les ministres des Transports et des Infrastructures du Marché commun de l'Afrique australe et orientale (Comesa) ont entériné des avancées majeures dans...

Lire la suite

Intégration régionale

Ilyas Moussa Dawaleh : "L'axe Djibouti-Addis est un modèle unique en Afrique"

Ilyas Moussa Dawaleh :

Ancien directeur des opérations du Port de Djibouti, Ilyas Moussa Dawaleh est depuis 2011 le ministre de l'Économie et des Finances du pays d'Afrique de l'Est. Dans cette interview accordée à...

Lire la suite

Interview

Marc Rennard, Orange : "Une nouvelle révolution est en marche en Afrique"

Marc Rennard, Orange :

Conforté par un chiffre d'affaires en hausse sur le continent, l'opérateur français prévoit une croissance durable du marché des télécoms. Face à une concurrence accrue, il mise sur l'explosion des...

Lire la suite

Maroc

CGI se retire de la Bourse de Casablanca

CGI se retire de la Bourse de Casablanca

Après avoir été suspendu pendant une semaine, les titres du promoteur immobilier marocain CGI vont être radiés de la cote à la Bourse de Casablanca. C'est la décision prise par...

Lire la suite

Finances publiques

Notation : premier avertissement pour la ville de Dakar

Notation : premier avertissement pour la ville de Dakar

Bloomfield Investment a maintenu la note "BBB+" attribuée à la commune de Dakar. L'agence de notation financière a toutefois abaissé ses perspectives de "positives" à "stables". En cause : l'incertitude...

Lire la suite

Décideurs

Un tandem remplace Christophe de Margerie à la tête de Total

Un tandem remplace Christophe de Margerie à la tête de Total

Thierry Desmarest et Patrick Pouyanné ont été nommés à la tête du groupe pétrolier français à la suite du décès de Christophe de Margerie dans un accident d’avion

Lire la suite

Politique économique

Le Burkina Faso parie sur les "pôles de croissance"

Le Burkina Faso parie sur les

Après le succès de Bagrepôle, le gouvernement Burkinabè penche en faveur des pôles de croissance pour doper ses exportations et diversifier son économie. Le plus avancé de ces projets est...

Lire la suite

Automobile

Patrick Petitjean : "Les clients de Volvo sont focalisés sur la qualité des véhicules"

Patrick Petitjean :

Le constructeur automobile Volvo mise sur la productivité de ses engins et développe son réseau dans la région. Patrick Petitjean, vice-président du groupe suédois pour la région Afrique du Nord,...

Lire la suite

Boissons

Rita Maria Zniber se mesure aux géants du vin

Rita Maria Zniber se mesure aux géants du vin

Nommée en avril PDG du marocain Diana Holding, l'épouse du "seigneur des tonneaux" n'a pas perdu de temps. Son groupe vient de devenir l'actionnaire de référence du français Belvédère.

Lire la suite

Focus

Automobile : la Chine, un leader qui pèse lourd en Afrique

Automobile : la Chine, un leader qui pèse lourd en Afrique

Depuis dix ans, les ventes de camions chinois explosent. Pour répondre à la demande, les constructeurs commencent à implanter des usines d'assemblage. Les marques européennes contre-attaquent en misant sur la...

Lire la suite

Crédit-bail

Tunisie Leasing prend le contrôle d'Alios Finance

Tunisie Leasing prend le contrôle d'Alios Finance

Un consortium conduit par Tunisie Leasing a acquis 59,3 % du groupe de crédit-bail Alios Finance, présent dans une dizaine de pays d'Afrique subsaharienne.

Lire la suite

Interview

Francesco Pierri : "Aujourd'hui même les bailleurs internationaux soutiennent l'agriculture familiale"

Francesco Pierri :

Francesco Pierri, responsable de l'agriculture familiale à la FAO, a répondu aux questions de "Jeune Afrique" sur la situation alimentaire et l'état de l'agriculture familiale en Afrique.

Lire la suite

Portrait

Margerie l'Africain

Margerie l'Africain

Surnommé "Big moustache", le dirigeant de Total, mort dans le crash de son jet à l'aéroport de Moscou, a su faire fructifier l'héritage africain du groupe français. Portrait.

Lire la suite

Infrastructures maritimes

L'Égypte mandate un consortium international pour l'expansion du Canal de Suez

L'Égypte mandate un consortium international pour l'expansion du Canal de Suez

L'Egypte a mandaté six sociétés internationales pour creuser un second canal de Suez. Porté par le président Abdel Fattah al Sissi, ce projet a pour ambition de relancer l'économie égyptienne...

Lire la suite

Hydrocarbures

L'Algérie maintient ses recettes malgré la chute du cours du pétrole

L'Algérie maintient ses recettes malgré la chute du cours du pétrole

Malgré la chute des cours du pétrole depuis plus d'un trimestre (-26 %), les recettes algériennes provenant de la ventes d'hydrocarbures se sont maintenues. Entre janvier et fin septembre, elles...

Lire la suite

Évènement

La RD Congo vend son énergie et son potentiel agricole à Londres

La RD Congo vend son énergie et son potentiel agricole à Londres

Le premier Global Africa Investment Summit à Londres a été nettement dominé par la présence des pays anglophones. Rare exception, la RD Congo a présenté plusieurs projets à la communauté...

Lire la suite

Nos offres

Top 500
nosOffresTop500

Découvrez le classement exclusif des 500 premières entreprises africaines.

Découvrir le Hors-série

Top 200
nosOffresTop200

Découvrez le classement exclusif des 200 premières banques africaines.

Découvrir le Hors-série

L'État de l'Afrique
nosOffresEaf

Toutes les clés pour comprendre les (r)évolutions africaines.

Découvrir le Hors-série

  1. LogoSIFIJA
  2. LogoJA_off
  3. LogoTAR_off
  4. LogoRVI_off
  5. LogoJAG_off
  6. LogoBoutique_off
© Jeune Afrique Économie 2012 - Mentions légales | Charte d'utilisation des espaces de dialogue | Contact | Tags