Télécoms : l'État algérien acquière 51% de Djezzy pour 2,64 milliards de dollars.
Turkish Airlines va desservir trois nouvelles destinations africaines : Bamako, Cotonou et Conakry

Bailleurs de fonds et capital-investisseurs : une alliance contre-nature ?

Increase font sizeDecrease font siz | Email | Print

Drôle de couple que celui que forment les fonds de capital-investissement et les agences de développement. Pour certains, rentabilité et réduction de la pauvreté sont des objectifs compatibles. Pour d'autres, cela ne va pas de soi...

Mi-2012, l'américain KKR a commencé à prospecter en Afrique. Suivant les traces de son alter ego Carlyle, qui a ouvert deux bureaux sur le continent l'an dernier, cet autre géant mondial de l'investissement en fonds propres rappelle à sa manière l'intérêt croissant des investisseurs institutionnels mondiaux pour l'Afrique. Alors qu'on ne compte plus les conférences sur cette « nouvelle frontière » organisées dans les grandes capitales occidentales, le capital-investissement africain affiche désormais un niveau d'activité largement comparable à ceux des autres marchés émergents.

Maurice, l'allié fiscal

Siège de la quasi-totalité des fonds d'investissement opérant en Afrique, Maurice a choisi de se positionner comme la « porte d'entrée vers l'Afrique ». En 2009, le Fonds monétaire international (FMI) a calculé que, sur 150 milliards de dollars (105 milliards d'euros) d'investissements étrangers en Afrique, 8 milliards étaient passés par l'île, à égalité avec le Royaume-Uni. Pour les défenseurs de Maurice, le pays n'est pas un paradis fiscal, et son succès s'expliquerait plus par des avantages techniques que par un bas niveau d'imposition. « En plus d'avoir mis au point un environnement juridique sophistiqué, Maurice a établi des conventions fiscales avec de nombreux pays d'Afrique, un élément très attractif pour les investisseurs », explique Barthélémy Faye, avocat associé chez Cleary Gottlieb, un cabinet américain. L'île de l'océan Indien, protégée des troubles politiques, regorge également d'intervenants compétents en matière de droit des affaires et de conseil financier. N.T.

Ce succès doit beaucoup aux subsides des grandes agences de développement : selon une étude du club de capital-investisseurs Kusuntu Partners, 80 % des fonds levés par les firmes de private equity actives en Afrique en 2011 provenaient des bailleurs de fonds internationaux, bilatéraux et panafricains. À elles seules, la Commonwealth Development Corporation (CDC, Royaume-Uni) et la Société financière internationale (SFI, filiale de la Banque mondiale) ont investi environ 250 millions de dollars (environ 193 millions d'euros) dans de tels fonds cette même année. Le très médiatique fonds 8 Miles, auquel le rockeur irlandais Bob Geldof est associé, a bénéficié de 110 millions de dollars (sur 200 millions levés début 2012) amenés par la Banque africaine de développement (BAD) et la SFI.

Crédibilité

Cette alliance entre le développement et la finance ne gêne pas les gestionnaires, loin de là. Les capital-investisseurs se félicitent notamment de la crédibilité que les agences de développement donnent à leurs fonds, une sorte de police d'assurance pour investisseurs internationaux. « C'est un attelage qui marche bien », confirme Barthélémy Faye, avocat associé chez Cleary Gottlieb, un cabinet d'affaires américain. Un banquier d'affaires qui a conseillé plusieurs chefs d'entreprise africains ne voit pas les choses du même oeil : « Les agences de développement sponsorisent ces fonds en pariant sur le fait qu'ils vont faire du capital-risque, mais il ne faut pas se leurrer : leur objectif final reste la bottom line [les profits, NDLR] », s'emporte-t-il. « Les bailleurs de fonds se trompent en sous-traitant leur mission de développement à des intermédiaires financiers », confirme un autre observateur du monde économique.

Selon l'avocat d'affaires Barthélémy Faye, « c'est un attelage qui marche bien ».

L'objectif de rentabilité de 20 % souvent annoncé par les capital-investisseurs est-il conciliable avec un objectif de développement ? Du côté des professionnels du capital-investissement, la seule croissance du continent permettrait d'atteindre de tels niveaux. Sans forcément mettre une pression énorme sur les manageurs, notamment en termes de maîtrise des coûts. Mais tout le monde ne partage pas cet avis.

Blanchiment

La dernière victime de cette controverse se nomme CDC. L'agence britannique de développement a pendant plusieurs années totalement « sous-traité » aux capital-investisseurs le soin d'investir dans les entreprises africaines. La révélation d'un scandale impliquant l'un des fonds gérés par ECP (dans lequel la CDC avait investi) a fait l'effet d'une bombe.

D'une part, ECP aurait investi dans des grandes entreprises ayant indirectement servi à James Ibori, l'ancien gouverneur de la région pétrolière du Delta (Nigeria) condamné à treize ans de prison, pour blanchir de l'argent. En déléguant à des financiers le métier d'investisseur en fonds propres, les agences de développement s'exposent souvent à ce type de risques... « Les capital-investisseurs font des enquêtes sur les entreprises dans lesquelles ils investissent et sur les grands actionnaires de celles-ci, mais il n'est pas possible de s'intéresser à tous ceux qui détiennent moins de 10 % des parts quand les entreprises en question possèdent des milliers d'actionnaires », commente le patron d'une grande agence financière de développement.

Cliquez sur l'image.Plus inquiétant, ECP aurait mis sous surveillance rapprochée Dotun Oloko, un militant anticorruption nigérian qui avait exposé par courrier à la CDC les agissements de James Ibori et l'implication d'ECP. À la suite de cette affaire et, il faut le souligner, d'un scandale lié à son importante rémunération, Richard Laing, directeur de l'institution britannique depuis onze ans, a perdu son poste. Mais pour le Royaume-Uni cette affaire a été l'occasion de lancer une réflexion sur la meilleure manière pour les agences d'aide au développement d'investir pour maximiser leur effet sur la pauvreté.

De fait, seule une poignée de pays profitent des sommes investies. Selon l'Emerging Markets Private Equity Association (Empea), 90 % des flux africains sont orientés vers quatre pays : l'Afrique du Sud (57 %), le Nigeria (15 %), le Kenya et le Ghana. En outre, une part très minoritaire arrive jusqu'aux petits et moyens entrepreneurs, talon d'Achille des économies africaines. En 2009-2010, toujours selon Empea, environ 26 % des fonds de private equity ont ainsi été investis dans les infrastructures, près de 20 % dans les services financiers et environ 10 % dans les industries extractives.

« Impact investment », quèsaco ?

Avec 320 millions de dollars (250 millions d'euros) de fonds sous gestion, le britannique GroFin est l'une des plus importantes sociétés d'impact investment du continent. Il mise uniquement sur de petites PME, qui réalisent un chiffre d'affaires compris entre 50 000 et 1,5 million de dollars, et son originalité consiste à mesurer sa performance selon quatre critères : résultat économique, impacts environ­nementaux et sociaux, gouvernance. Son taux de rentabilité interne (TRI) recherché tourne autour de 10 %, moitié moins que les grands capital-investisseurs. L'objectif de TRI d'Investisseur & Partenaire pour le développement (I&P) se situe également à ce niveau. Si la performance reste en deçà des normes de la profession, le risque paraît contenu à condition que la sélection soit réalisée avec soin. « Sur 30 start-up, une seule est en situation possible de faillite. Toutes sont rentables », affirme Jean-Michel Severino, directeur de I&P. N.T.

 

Pour un nombre croissant d'observateurs, les agences de développement doivent réévaluer à la baisse une partie de leurs objectifs de taux de rentabilité interne (TRI, mesure de la rentabilité des investissements) et rééquilibrer leur portefeuille en faveur des PME. « Trop d'agences publiques soutenant le secteur privé continuent à avoir des exigences financières excessives vis-à-vis de ce compartiment », estime Jean-Michel Severino, ancien directeur de l'Agence française de développement (AFD), qui a repris la direction d'Investisseur & Partenaire pour le développement (I&P), une société qui s'inspire de l'impact investment (lire encadré). Dans son rapport d'enquête, la commission parlementaire britannique préconise que la CDC soit scindée en deux parties. L'activité d'investissement dans les fonds de private equity serait conservée, mais l'agence devrait réinvestir une part significative des profits qu'elle réalise dans un véhicule séparé dévolu aux PME, baptisé CDC Frontier.

Asphyxie

« Le segment des PME n'est pas rentable pour les capital-investisseurs, rappelle un investisseur. Cela demande trop de travail de due diligence [audit préalable] et de suivi pour des tickets d'investissement très faibles. Dans ce domaine, les agences de développement ont du coup un grand rôle à jouer. » Aujourd'hui, les entrepreneurs africains sont asphyxiés par l'absence d'acteurs financiers à part entière, capables de proposer des prêts à moyen ou à long terme ou bien de monter des arrangements plus sophistiqués. Hormis les bailleurs de fonds, peu sont susceptibles d'apporter à la fois du capital et de la dette de long terme. Selon ce schéma, les agences de développement abandonneraient progressivement les secteurs les plus profitables aux fonds privés et ouvriraient la voie dans le financement des PME. Enfin, peut-être...

Increase font sizeDecrease font siz | Email | Print

Autres articles

Agriculture

Agro-industrie : portraits d'hommes de cultures

Agro-industrie : portraits d'hommes de cultures

Ils produisent de l'arachide, des olives ou du coton. Ils viennent du Sénégal, de la Tunisie et du Burkina Faso. Leur point commun : ils promeuvent les savoir-faire locaux. Et...

Lire la suite

Télécoms

L'État algérien rachète 51% de Djezzy

L'État algérien rachète 51% de Djezzy

Après des années de bataille juridique, VimpelCom annonce la cession de 51% du capital de Djezzy au Fonds national d'investissement pour 2,643 milliards de dollars. L'actionnaire russe conserve toutefois le...

Lire la suite

Finance

Maroc : OCP lève 1,55 milliards de dollars sur les marchés internationaux

Maroc : OCP lève 1,55 milliards de dollars sur les marchés internationaux

Le géant marocain des phosphates OCP a levé 1,55 milliard de dollars pour sa première émission obligataire sur les marchés internationaux. L'entreprise publique cherche à financer un plan d'investissement de...

Lire la suite

Interview

Moulay Hafid Elalamy : "Le Maroc doit être généreux avec ses forces productives"

Moulay Hafid Elalamy :

Six mois après son entrée au gouvernement, l'homme d'affaires marocain Moulay Hafid Elalamy vient de dévoiler sa nouvelle stratégie industrielle. Objectif : favoriser l'emploi, la valeur ajoutée et l'export. "Jeune...

Lire la suite

Engrais

Agriculture africaine : place aux intrants !

Agriculture africaine : place aux intrants !

Trop cher, mal distribué, l'engrais n'est pas entré dans les habitudes des cultivateurs du continent. Mais les industriels du monde entier, en quête de débouchés, comptent bien y remédier.

Lire la suite

Télécoms

Orange Horizons va tester de nouveaux concepts stores en Afrique

Orange Horizons va tester de nouveaux concepts stores en Afrique

Orange poursuit le développement de la marque Horizons à travers le continent. La multinationale teste des concepts stores dans plusieurs villes africaines, l'objectif étant d'y ouvrir des franchises fin 2014. 

Lire la suite

Agro-industrie

Côte d'ivoire : vers un rebond dans le coton ?

Côte d'ivoire : vers un rebond dans le coton ?

Utilisation de nouvelles semences, formation des cultivateurs, réorganisation des coopératives : la filière coton en Côte d'Ivoire tente de sortir du marasme. Avec un certain succès.

Lire la suite

Maroc

Kool Food finance sa croissance

Kool Food finance sa croissance

Kool Food, le jeune producteur industriel de chocolat fait entrer Abraaj à son tour de table. Objectif de la société marocaine : grandir et exporter.

Lire la suite

Télécoms

Orange Money passe le cap des 10 millions d’utilisateurs

Orange Money passe le cap des 10 millions d’utilisateurs

Orange Money a passé le cap des 10 millions d'utilisateurs dans les 13 pays de la zone Afrique-Moyen-Orient où ce service est disponible. En 2013, 2,2 milliards d'euros de transactions...

Lire la suite

Énergie

Après le Kenya, Aldwych va construire un complexe éolien en Tanzanie

Après le Kenya, Aldwych va construire un complexe éolien en Tanzanie

Les travaux de la première ferme éolienne de Tanzanie vont être lancés au second semestre 2014 à Singida (Ouest du pays). Le projet - d'un coût total de 285 millions...

Lire la suite

Bourse

Maroc : Bensalah et Elalamy règlent leurs comptes... en bourse

Maroc : Bensalah et Elalamy règlent leurs comptes... en bourse

Miriem Bensalah, la patronne des patrons marocains, et Moulay Hafid Elalamy, le ministre de l'Industrie et du Commerce, sont en froid. Selon les analystes du marché casablancais, c'est là qu'il...

Lire la suite

Transfert d'argent

Aïda Diarra, "Madame Afrique" de Western Union

Aïda Diarra,

La Malienne Aïda Diarra est vice-présidente Afrique de Western Union. Son défi : innover pour préserver le leadership du groupe américain dans les flux d'argent à destination du continent.

Lire la suite

Sénégal

Hôtellerie : Mangalis dit Yaas à Dakar

Hôtellerie : Mangalis dit Yaas à Dakar

Mangalis lance Yaas, son enseigne économique, à Dakar. Le premier établissement de la filiale de Teyliom à revêtir la nouvelle marque du groupe devrait ouvrir ses portes au deuxième trimestre 2015.

Lire la suite

Hydrocarbures

Pétrole : Total fait une découverte "prometteuse" en Côte d'Ivoire

Pétrole : Total fait une découverte

Total a annoncé la découverte de pétrole dans l'offshore profond au large de San Pedro, dans le sud-ouest de la Côte d'Ivoire. C'est la première découverte de ce type pour...

Lire la suite

Ostréiculture

Pêche : Dakhla, perle méconnue du Maroc

Pêche : Dakhla, perle méconnue du Maroc

La ville  de Dakhla est devenue le principal centre ostréicole du Maroc. Mais les volumes restent modestes, et les débouchés limités.

Lire la suite

Élevage

Agro-alimentaire : la révolution sera bien élevée

Agro-alimentaire : la révolution sera bien élevée

Plus de viande, plus de produits laitiers : avec l'amélioration du niveau de vie, la demande d'aliments d'origine animale devrait tripler sur le continent d'ici à 2050. Une occasion unique...

Lire la suite

Maroc

Pêche : le port de Safi veut retrouver la cote

Pêche : le port de Safi veut retrouver la cote

Autrefois sacré capitale mondiale de la sardine, le port marocain de Safi fait face à une diminution des prises. Comment sauvegarder son industrie de transformation ? Les entrepreneurs étudient toutes...

Lire la suite

Équipement

Mahindra creuse son sillon en Afrique

Mahindra creuse son sillon en Afrique

Le constructeur indien Mahindra connaît une forte croissance sur le continent, tirée par ses ventes de tracteurs.

Lire la suite

Enseignement supérieur

La Banque mondiale lance les "centres d'excellence africains"

La Banque mondiale lance les

La Banque mondiale a annoncé le financement de 19 "centres d'excellence africains", à hauteur de 150 millions de dollars. Ces fonds sont destinés à sept pays d'Afrique de l'Ouest et...

Lire la suite

Interview

Daniel Chéron : "Évitons les excès constatés en Argentine ou au Brésil"

Daniel Chéron :

Le semencier français Limagrain vient de prendre une participation dans le numéro un africain, Seed Co. Son patron, Daniel Chéron, affiche ses ambitions et partage sa vision du développement agricole du...

Lire la suite

Élevage

L'aviculture africaine sort de sa coquille

L'aviculture africaine sort de sa coquille

Le secteur est en plein essor. Et pour cause : les oeufs et la viande de volaille sont riches en protéines... et bon marché.

Lire la suite

Nos offres

Top 500
nosOffresTop500

Découvrez le classement exclusif des 500 premières entreprises africaines.

Découvrir le Hors-série

Top 200
nosOffresTop200

Découvrez le classement exclusif des 200 premières banques africaines.

Découvrir le Hors-série

L'État de l'Afrique
nosOffresEaf

Toutes les clés pour comprendre les (r)évolutions africaines.

Découvrir le Hors-série

  1. LogoSIFIJA
  2. LogoJA_off
  3. LogoTAR_off
  4. LogoRVI_off
  5. LogoJAG_off
  6. LogoBoutique_off
© Jeune Afrique Économie 2012 - Mentions légales | Charte d'utilisation des espaces de dialogue | Contact | Tags