Mégagisements... mégaretards

Increase font sizeDecrease font siz | Email | Print

Au Gabon, le projet de fer de Belinga stagne en raison des inquiétudes sur les conséquences environnementales. © Laurent Sazy/DivergenceMalgré l'intérêt des groupes miniers pour ses immenses richesses, l'Afrique tarde à exploiter ce potentiel. En cause : l'instabilité politique et réglementaire, les conflits armés et l'absence de coopération régionale.

Les spécialistes des minerais ne se résolvent pas aux « scandales géologiques » africains. Ainsi, on connaît le gisement guinéen de fer du mont Nimba, à la frontière avec le Liberia, depuis les années 1960. Les premiers sondages ont montré qu'il recelait des réserves exceptionnelles avec des teneurs très élevées, semblables à celles du gisement de Carajas découvert à la même époque. « Mais alors que la mine brésilienne est exploitée depuis les années 1970 - c'est actuellement la plus importante au monde -, le projet guinéen Euronimba en est encore à ses balbutiements après le retrait de BHP Billiton, se désole un géologue européen. Quant à la bauxite, la production guinéenne n'a pas augmenté depuis le milieu des années 1970, poursuit-il. Le pays dispose pourtant des plus importantes réserves de la planète ! Pis, aucune nouvelle raffinerie d'alumine n'a été construite depuis 1960, malgré plusieurs projets non aboutis. »

Mafieux

C'est dans la phase de réalisation que toutes les belles promesses se gâtent.

Mêmes regrets pour le chercheur belge Thierry De Putter, qui étudie depuis vingt ans les sous-sols d'Afrique centrale, immensément riches. « On estime que l'est de la RD Congo dispose de 20 % des réserves mondiales de tantale [issu du minerai de coltan et utilisé dans la fabrication des instruments chirurgicaux et des téléphones portables]. On y trouve aussi de bons indices de terres rares, des ressources critiques pour les industries chimique et électronique », note le géologue du Musée royal de l'Afrique centrale de Tervuren, près de Bruxelles. Et d'ajouter : « Malheureusement, avec l'instabilité politique, aucune exploration n'a pu être menée pour planifier une exploitation industrielle. Au Kivu, les seules exploitations de ces minerais sont artisanales et le plus souvent tenues par des groupes mafieux. Le Katanga, qui dispose de meilleures infrastructures, pourrait produire des quantités de cuivre et de cobalt plus importantes, mais aussi de l'uranium, de l'or et du germanium [utilisé dans la fibre optique]. Quant au Burundi, il dispose à Musongati d'un gisement de nickel de classe mondiale, mais cela fait vingt-cinq ans qu'on évoque en vain son exploitation. »

Pourtant, l'intérêt des miniers pour le continent ne se dément pas. « Ces cinq dernières années, quelque 400 juniors australiennes et une centaine de sociétés canadiennes prêtes à prendre des risques sont venues en Afrique, indique Christian Mion, associé du cabinet Ernst & Young. Il y a une véritable ruée des miniers pour mettre la main sur les réserves majeures du continent, confirme son collègue sud-africain Wickus Botha. Compte tenu de la conjoncture internationale, ce sont les projets dans le fer, la bauxite, le cuivre et le charbon qui attirent le plus, même si de belles possibilités existent aussi dans le manganèse et le nickel. » Reste que si les juniors d'exploration ont été promptes à se positionner sur le continent, l'exploitation des gisements découverts met souvent des dizaines d'années à se concrétiser... quand elle ne se perd pas dans les méandres des évolutions réglementaires, des changements politiques ou des conflits armés.

C'est dans la phase de réalisation des projets que toutes ces belles promesses minières se gâtent. Mouhamadou Niang, directeur mines à la Banque africaine de développement (BAD), explique : « En ce qui concerne les mégaprojets dans les métaux de base, qui nécessitent des investissements faramineux, on ne peut pas blâmer les seuls miniers pour leurs hésitations à se lancer. Le coût de développement des mines du Simandou, dans l'ouest de la Guinée, est estimé à 15 milliards de dollars [environ 11,5 milliards d'euros], dont 5 milliards d'infrastructures ferroviaires et portuaires pour évacuer le minerai vers les côtes. Même pour un gisement secondaire comme celui de la Falémé, au Sénégal, il faut débourser 1 milliard de dollars. »

Cliquez sur l'image.Face à ces coûts élevés, les prix actuels des minerais sur les marchés seraient-ils trop peu incitatifs ? « Les cours du cuivre, du fer et de la bauxite sont plutôt bas ces derniers mois, mais ils sont cycliques, donc ils vont remonter. La vraie explication des retards réside d'abord dans l'instabilité politique et réglementaire », estime le cadre de la BAD, qui appuie la réalisation d'études sociales et environnementales sur des projets dans le fer et le cuivre jugés prioritaires par l'institution.

Opacité

De l'avis de tous, l'instabilité réglementaire - et donc l'opacité des processus d'attribution des permis miniers et du niveau des taxes - est la première cause des retards d'entrée en exploitation. Dans la bauxite comme dans le fer, les groupes attendent des garanties sur vingt ans. Ils doivent pouvoir élaborer un modèle économique stable, présentable pour leurs actionnaires. « Quand un État procède à des expropriations de compagnies qui ont pourtant mis en valeur leurs gisements, l'image du pays auprès des investisseurs miniers en pâtit », relève Mouhamadou Niang.

L'effet est encore plus désastreux lorsqu'il s'agit de majors réputées pour leur sérieux. En 2006, l'éviction de Rio Tinto de la partie nord du Simandou a fait partie de ces signaux négatifs perçus par de nombreux investisseurs industriels en Guinée, qui se sont inquiétés de la pérennité des accords signés, ce qui a contribué au report de certains projets. Le départ forcé de First Quantum de ses gisements de Kolwezi, après avoir dû les céder au groupe kazakh ENRC, a eu le même effet sur la réputation de la RD Congo. Si ces deux événements ont été dénoncés par des ONG spécialisées sur les questions de transparence comme Global Witness, ils ont aussi eu mauvaise presse dans les milieux miniers.

Les conflits armés expliquent aussi l'arrêt de certains projets, mais pas pour tous les minerais. Ainsi, dans l'or, qui nécessite moins d'investissements que les métaux de base, même les plus grands groupes sont prêts à prendre des risques car ils peuvent plus facilement se replier et évacuer leurs pépites. AngloGold Ashanti et Randgold Resources sont ainsi présents dans l'est et le nord de la RD Congo. Même constat au Mali, où les zones aurifères sont situées assez loin des zones tenues par les groupes islamistes. « Mais la principale conséquence des conflits ou de l'absence d'État, c'est la prolifération des mines artisanales, préjudiciables pour la santé des travailleurs et l'environnement, et le passage en fraude des minerais et pierres précieuses », précise Thierry De Putter. Une dérive qui se vérifie aussi bien entre la RD Congo, le Rwanda, le Burundi et la Centrafrique qu'entre Madagascar et l'île Maurice.

Blocage

Le choix d'un partenaire médiocre peut parfois expliquer les délais d'entrée en production.

Enfin, le choix d'un partenaire médiocre peut parfois expliquer l'allongement des délais d'entrée en production. Au Gabon, le développement du projet de fer de Belinga stagne depuis cinq ans. China Machinery Engineering Corporation (Cmec), détenteur du permis d'exploitation, n'est pas un spécialiste minier mais un équipementier d'usine. Libreville, mécontent du retard et des risques pesant sur l'environnement, souhaiterait qu'une major prenne en charge les opérations. Mais même si BHP Billiton a affiché son intérêt, le pays ne peut rien faire sans une décision d'arbitrage international ou une entente à l'amiable entre les deux compagnies.

Reste un point de blocage majeur pour les projets miniers africains : l'absence de coopération régionale - et parfois même nationale - pour mettre en place une logistique minière économique et cohérente. « La voie d'évacuation naturelle des minerais du Kivu passe naturellement par le Rwanda et la Tanzanie. Mais aucune entité régionale ne travaille sérieusement à la mise en place de corridors efficaces », regrette Thierry De Putter. Selon le chercheur, la Communauté économique des pays des Grands Lacs (CEPGL), qui devrait prendre en charge le dossier, est devenue une « coquille vide » en raison des inimitiés entre le Rwanda, le Burundi et la RD Congo, ce qui n'empêche pas des collusions plus souterraines.

Même manque de coordination entre la Guinée, le Liberia et la Sierra Leone. Alors que le fer du mont Nimba se trouve à 300 km des côtes libériennes, Conakry continue de privilégier la construction d'une voie ferrée intégralement guinéenne de 800 km de long. Les États et les organisations régionales devront apprendre à coopérer s'ils veulent que leurs économies profitent enfin de leurs sous-sols.

Increase font sizeDecrease font siz | Email | Print

Autres articles

Satellite

Michel de Rosen, Eutelsat : "Partager nos fréquences avec les opérateurs mobile est contraire aux intérêts de l’Afrique"

Michel de Rosen, Eutelsat :

Vent debout contre un partage de fréquences de la bande C - une plage du spectre électromagnétique entre 3 et 7 gigahertz (GHz) - avec les opérateurs mobile, Michel de...

Lire la suite

Avis d'experts

Télécommunications : "Maroc Telecom a démontré ses capacités à l'international"

Télécommunications :

Binta Drave, analyste chez Exotix, analyse pour "Jeune Afrique" les challenges auxquels est confronté Maroc Telecom suite à l'acquisition de six filiales d'Etisalat en Afrique subsaharienne.

Lire la suite

Investissements

Immobilier : Zinafrik lance un mégaprojet logistique au Maroc

Immobilier : Zinafrik lance un mégaprojet logistique au Maroc

Selon les informations recueillies par "Jeune Afrique", le groupe marocain Zinafrik, spécialisé dans la sidérurgie, l'immobilier et la logistique, a conclu un partenariat stratégique avec Qatar Ingénierie pour l'aménagement et...

Lire la suite

Start-up

Orange investit 1 million d'euros dans Afrimarket

Orange investit 1 million d'euros dans Afrimarket

Le spécialiste du "cash to goods" Afrimarket, implanté en France et dans quatre pays africains, lève 2,5 millions d'euros, dont 1 million apporté par le groupe de télécoms Orange.

Lire la suite

Risque-crédit

Burkina : WARA clôt la période de surveillance des notes d'Onatel et de Coris Bank

Burkina : WARA clôt la période de surveillance des notes d'Onatel et de Coris Bank

West Africa Rating Agency (WARA) a levé la surveillance négative sous laquelle elle avait placé les notes des entreprises burkinabè Coris Bank International et Onatel. L'agence régionale salue la volonté...

Lire la suite

Télécoms

Maroc Telecom finalise l'acquisition de six filiales subsahariennes d'Etisalat

Maroc Telecom finalise l'acquisition de six filiales subsahariennes d'Etisalat

Maroc Telecom a finalisé l'acquisition, pour 650 millions de dollars, des filiales d'Etisalat (Moov) au Bénin, en Côte d'Ivoire, au Gabon, au Niger, en Centrafrique et au Togo. Le groupe...

Lire la suite

Finance

La Tunisie lève un milliard de dollars sur les marchés internationaux

La Tunisie lève un milliard de dollars sur les marchés internationaux

La Tunisie a obtenu le 27 janvier un milliard de dollars sur les marchés internationaux, davantage que les 750 millions prévus. La demande a atteint 4,3 milliards.

Lire la suite

Finance

AfricInvest fait coup double dans l'assurance

AfricInvest fait coup double dans l'assurance

Après s'être séparé fin 2014 de sa participation dans l'assureur nigérian Mansard Insurance, cédé à AXA pour 198 millions d'euros, le capital-investisseur tunisien AfricInvest réalise une nouvelle sortie gagnante en...

Lire la suite

Investissements

Dakar va émettre son premier emprunt obligataire à la BRVM

Dakar va émettre son premier emprunt obligataire à la BRVM

Dakar veut lever 20 milliards de F CFA pour la construction du nouveau centre commercial Félix Eboué dans la commune du Plateau. C'est le premier emprunt obligataire lancé par une...

Lire la suite

Matières premières

Quand le cacao s'échangera en euros...

Quand le cacao s'échangera en euros...

Chacun de leur côté, deux opérateurs boursiers américains s'apprêtent à lancer de nouveaux marchés libellés dans la monnaie unique européenne. Et les négociants de fèves, qu'en disent-ils ?

Lire la suite

Relation-clients

Intelcia se renforce en France... et voit au-delà

Intelcia se renforce en France... et voit au-delà

Si le groupe marocain inaugure un cinquième centre dans l'Hexagone, il s'imagine déjà au sud du Sahara.

Lire la suite

Agro-industrie

Sofiprotéol change de nom... et d'avis sur l'huile de palme

Sofiprotéol change de nom... et d'avis sur l'huile de palme

Le leader français des oléagineux s'intéresse aux palmiers, dont le produit, certes controversé, est très consommé au sud du Sahara. Rebaptisé Avril, le groupe dit vouloir limiter son impact écologique.

Lire la suite

Notation

Pour Bloomfield, la Côte d'Ivoire peut mieux faire

Pour Bloomfield, la Côte d'Ivoire peut mieux faire

L'agence de notation ivoirienne Bloomfield Investment a évalué le risque que représente la Côte d'Ivoire pour les investisseurs. La note attribuée au pays et lanalyse du rapport réalisé par ses...

Lire la suite

Infrastructures

Guinée : Sable Mining sortira son fer... par le Liberia

Guinée : Sable Mining sortira son fer... par le Liberia

Détentrice du gisement de fer du sud du Mont Nimba en Guinée, Sable Mining a obtenu des autorités libériennes le droit de franchir la frontière pour exporter son minerai guinéen à...

Lire la suite

Conférence

L'Africa CEO Forum dévoile ses temps forts

L'Africa CEO Forum dévoile ses temps forts

Trajectoire économique, climat des affaires, explosion urbaine : les organisateurs du Africa CEO Forum dévoilent le programme de ce rendez-vous des dirigeants de grandes entreprises africaines, qui se tiendra les...

Lire la suite

Agriculture

Mali : la production de coton bondit de 25%

Mali : la production de coton bondit de 25%

Le Mali prévoit de produire 800 000 tonnes de coton au cours de la saison 2017-2018, contre 440 000 tonnes en 2013/2014. Grâce à plusieurs réformes qui commencent déjà à...

Lire la suite

Reportage TV

Kenya : Lorna Rutto transforme le plastique en or

Kenya : Lorna Rutto transforme le plastique en or

A moins de 30 ans, Lorna Rutto a créé et dirige EcoPost, une jeune PME kényane qui transforme les déchets plastiques en matériaux. Un filon sans limite que vous font...

Lire la suite

Côte d'Ivoire

Côte d'Ivoire : le "miracle" économique à l'épreuve

Côte d'Ivoire : le

Croissance impressionnante, construction à tout va, climat des affaires assaini... La Côte d'Ivoire fait des progrès considérables depuis la crise de 2010. Mais tout le monde n'en profite pas.

Lire la suite

Finance islamique

Tunisie : aidée par la BID, Banque Zitouna voit grand

Tunisie : aidée par la BID, Banque Zitouna voit grand

Dopée par l'entrée de la Banque islamique de développement (BID) à son capital, la banque islamique tunisienne Banque Zitouna souhaite s’étendre et diversifier ses produits. Et envisage de se développer...

Lire la suite

Magazine Réussite

Cameroun : reportage sur la route de la mort

Cameroun : reportage sur la route de la mort

Les caméras de Réussite, émission économique mensuelle diffusée sur Canal+ Ouest et Centre, vous font découvrir la route Douala-Yaoundé, essentielle pour l'économie du pays mais extrêmement meurtrière.

Lire la suite

Énergies renouvelables

Bertrand de la Borde : "Le Groupe Banque mondiale va proposer un kit pour soutenir l'énergie solaire en Afrique"

Bertrand de la Borde :

"Scaling up solar" : c'est le nom du programme que présentera le Groupe de la Banque Mondiale le 28 janvier. Un ensemble de services et d'aides pour doper le développement...

Lire la suite

Nos offres

Top 500
nosOffresTop500

Découvrez le classement exclusif des 500 premières entreprises africaines.

Découvrir le Hors-série

Top 200
nosOffresTop200

Découvrez le classement exclusif des 200 premières banques africaines.

Découvrir le Hors-série

L'État de l'Afrique
nosOffresEaf

Toutes les clés pour comprendre les (r)évolutions africaines.

Découvrir le Hors-série

  1. LogoSIFIJA
  2. LogoJA_off
  3. LogoTAR_off
  4. LogoRVI_off
  5. LogoJAG_off
  6. LogoBoutique_off
© Jeune Afrique Économie 2012 - Mentions légales | Charte d'utilisation des espaces de dialogue | Contact | Tags