Social et environnement : les multinationales ont-elles changé ?

Increase font sizeDecrease font siz | Email | Print

Les pratiques sociales et environnementales des géants miniers et pétroliers n’ont jamais été autant passées au crible. Les dérapages sont-ils pour autant terminés ?

Le Delta du Niger aurait subi plus de 7000 marées noires en 30 ans.Le delta du Niger aurait subi plus de 7000 marées noires en 30 ans.© Afolabi Sotunde/Reuters

Alors que les multinationales minières, pétrolières et forestières ne cessent de mettre en avant leur implication sur les questions sociales et environnementales, les actions menées contre elles en Afrique se multiplient !

Les ONG locales et internationales, les syndicats ou les élus africains, auteurs de nombreux rapports sur l’impact néfaste des géants du secteur privé sur les populations ou l’écosystème, n’hésitent plus à aller en justice. Dernier exemple retentissant : le 12 avril, cinq ONG (une zambienne et quatre occidentales) ont déposé une plainte auprès de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) contre Glencore et First Quantum, pour manipulations comptables dans le but de minimiser leurs taxes en Zambie.

À Libreville, c’est l’association gabonaise Brainforest qui est passée à l’attaque : le 28 février, elle a porté plainte contre la Comilog (filiale d’Eramet), demandant 747 millions d’euros pour indemniser les populations du plateau Bangombe, affectées par la pollution des rivières et la violation des droits de l’homme autour de la mine de Moanda. Plus à l’ouest, les représentants des populations pygmées pourraient aussi demander réparation pour les dommages causés par l’installation de l’oléoduc Tchad-Cameroun par ExxonMobil.

Dans le même temps, les États mettent aussi la pression sur les multinationales, à l’instar de la Guinée, qui vient d’obtenir de l’australien Rio Tinto le paiement de 494 millions d’euros pour la pérennisation de ses droits sur les gisements de fer du Simandou. Conakry considérait qu’ils avaient été obtenus dans des conditions désavantageuses pour le pays.

Une mue revendiquée

Ces exemples défraient la chronique, mais la plupart des observateurs interrogés reconnaissent que les multinationales, plus exposées qu’avant au feu des projecteurs, ont dans l’ensemble plutôt amélioré leurs pratiques. Selon Rachel Kyte, vice-présidente de la Société financière internationale (SFI, filiale de la Banque mondiale), « le greenwashing, c’est-à-dire le décalage entre une communication bien huilée sur les questions environnementales et la pratique sur le terrain, est en régression au sein des grandes sociétés, qui ont compris où se situait leur intérêt à long terme : le coût d’un scandale médiatique ou, pis, d’un procès, est bien supérieur à celui d’une prise en compte des sujets en amont ». « Des groupes comme Areva ou même Total sont plus ouverts aujourd’hui, à l’inverse de sociétés plus petites ou non cotées », reconnaît même Marc Ona Essangui, président de Brainforest.

Dans les entreprises, on revendique cette mue. Shell Nigeria, mis en cause par un rapport accablant d’Amnesty International en 2009, annonce des dépenses non obligatoires d’aide au développement local de 50 millions d’euros, en plus de ses contributions contractuelles aux autorités locales. Chez Areva, même son de cloche : « Notre groupe assume toutes ses responsabilités, y compris sur nos sites qui ont fermé, ce qui nous coûte environ 25 millions d’euros chaque année », revendique Didier Fohlen, responsable de ces sujets au sein du pôle minier du groupe français. « L’installation d’observatoires de santé sur nos sites gabonais et nigériens, assurant un niveau de protection maximal identique à ce que nous faisons en France, est une belle illustration de notre implication », indique-t-il. Cette opération a mis fin à des années de conflit avec les travailleurs africains d’Areva, qui jugeaient être moins protégés que leurs collègues français.

« Le vieil adage qui dit “pour vivre heureux vivons cachés” ne vaut plus », estime Stéphane Brabant, avocat associé chez Herbert Smith, qui accompagne des compagnies extractives en Afrique. Désormais, les entreprises savent que leurs mauvaises pratiques pèsent sur leur cours boursier, car les investisseurs sont devenus sensibles à ces questions.

Le risque encouru est aussi judiciaire. « Les législations nationales sont devenues plus contraignantes, en raison de l’insertion dans la loi de principes environnementaux et sociaux tirés de conventions internationales. Et au niveau mondial, les grandes sociétés sont également exposées ; en témoigne la loi Dodd-Frank, qui oblige les groupes cotés aux États-Unis à donner des informations sur ce qu’ils font en dehors du territoire américain », détaille Stéphane Brabant. De même, à Bruxelles, une directive européenne instaurant la transparence dans les industries extractives et forestières devrait être adoptée avant la fin de l’année.

L’adhésion volontaire de multinationales à l’élaboration de règles internationales avec les États et sociétés civiles témoigne aussi d’un progrès, même si elles n’ont pas force de loi. Une cinquantaine de grandes sociétés participent à l’Initiative pour la transparence des industries extractives (ITIE), et une centaine travaillent à la construction de la grille de critères sociaux et environnementaux des Nations unies, dite de John Ruggie, qui vise à établir les responsabilités des États et des sociétés en matière de protection des droits de l’homme.

Pression des bailleurs

Les bailleurs de fonds internationaux, qui financent des partenariats public-privé, jouent aussi un rôle positif. « Pour l’élaboration d’un programme de réinstallation des populations vivant sur le site de notre mine mozambicaine, nous avons scrupuleusement suivi les recommandations de la SFI pour le secteur minier », indique Liesel Filgueiras, du brésilien Vale, qui précise que ces règles sont suivies sur tous les sites du groupe, y compris là où la SFI n’est pas un partenaire financier.

Géraud Magrin, chercheur au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), constate au Tchad un impact durable des standards de la Banque mondiale : « En imposant aux acteurs publics et privés de respecter un nouveau cadre de régulation environnementale, elle a installé durablement de bonnes pratiques sur le premier projet d’extraction pétrolière tchadien piloté par Esso à Doba, même si elle s’en est retirée en 2008. Les personnes formées à Doba sur les questions environnementales ont par la suite été recrutées par le chinois CNPC, qui exploite le nouveau gisement de Rônier, et elles y perpétuent les mêmes méthodes. »

Si les multinationales ont donc changé, il ne convient tout de même pas de leur signer un chèque en blanc : « Ce qu’il faut maintenant améliorer, c’est leur audit social et environnemental par des cabinets véritablement indépendants », affirme Rachel Kyte, qui précise que les « Big Four », les grands cabinets d’audit américains, planchent actuellement sur le sujet avec le concours de la SFI. Reste que, sans le renforcement de l’autorité des États et de la société civile, il est vain d’attendre une amélioration des comportements des multinationales de leur seul fait. La vigilance reste de mise. Surtout que des milliers d’entreprises plus petites passent toujours à travers les mailles du filet. 

Increase font sizeDecrease font siz | Email | Print

Mise à jour le mercredi 21 décembre 2011 12:33

Autres articles

Justice

États-Unis : enquête sur Goldman Sachs pour ses liens avec l'ex-régime de Kadhafi

États-Unis : enquête sur Goldman Sachs pour ses liens avec l'ex-régime de Kadhafi

Le gendarme boursier américain enquête sur des avantages que la banque d'affaires Goldman Sachs aurait offerts à des dignitaires libyens pour s'attirer les faveurs du fonds souverain Libyan Investment Authority...

Lire la suite

Agro-industrie

Bois : qu'est-ce que le label FSC a apporté à Rougier ?

Bois : qu'est-ce que le label FSC a apporté à Rougier ?

Pour attester de ses bonnes pratiques, le forestier français Rougier a entamé une certification de ses sites en Afrique centrale. Un sésame indispensable pour accéder à certains marchés. Mais ce...

Lire la suite

Entreprise

Le pari gabonais du mauricien IBL

Le pari gabonais du mauricien IBL

Après s'être hissé au rang de deuxième holding du pays, le groupe a fait escale chez ses voisins insulaires, puis mis le cap sur le continent. Destination Kampala et Libreville.

Lire la suite

Capital-investissement

Les fonds étrangers désormais accueillis à bras ouverts en Afrique

Les fonds étrangers désormais accueillis à bras ouverts en Afrique

Les patrons africains sont nombreux à s'ouvrir à des investisseurs venus d'ailleurs, qui apportent de l'argent frais mais aussi l'expertise qui fera décoller leur entreprise.

Lire la suite

Gouvernance

Côte d'Ivoire : un audit révèle des abus dans la passation des marchés publics

Côte d'Ivoire : un audit révèle des abus dans la passation des marchés publics

L'examen de 60 contrats publics accordés entre 2011 et 2013 montre que dans 95 % des cas les motifs avancés pour justifier que ces marchés soient passés de gré à...

Lire la suite

Automobile

Renault voit l'Afrique depuis le golfe

Renault voit l'Afrique depuis le golfe

Chez Renault, l'Afrique sera dorénavant dirigée depuis Dubaï, et non plus depuis la France. La nouvelle région Afrique - Moyen-Orient - Inde (AMI) est pilotée par Bernard Cambier.

Lire la suite

Maroc

Abdelmalek Alaoui, l'homme qui murmure à l'oreille des puissants

Abdelmalek Alaoui, l'homme qui murmure à l'oreille des puissants

Sans renier l'héritage de son père, indéboulonnable ministre de Hassan II, Abdelmalek Alaoui ne doit sa réussite qu'à son talent. Fondateur de Global Intelligence Partners, il conseille grands patrons et hommes...

Lire la suite

Finances

Maurice : Port Louis gagne du crédit

Maurice : Port Louis gagne du crédit

Le dynamisme de la place boursière et du secteur bancaire structuré et efficace de Port louis, capitale de Maurice, inspirent de plus en plus confiance aux investisseurs.

Lire la suite

Infrastructures

Pékin va financer le chemin de fer Bamako-Conakry

Pékin va financer le chemin de fer Bamako-Conakry

Parmi les accords négociés entre la Chine et le Mali figurent la construction de la très attendue ligne de chemin de fer entre Bamako et Conakry (8 milliards de dollars),...

Lire la suite

Énergie

Maroc : Safi Energy mobilise 2,6 milliards de dollars pour sa centrale électrique

Maroc : Safi Energy mobilise 2,6 milliards de dollars pour sa centrale électrique

Safi Energy a récolté 2,6 milliards de dollars de financement pour construire une centrale électrique au charbon de 1 386 mégawatts dans le sud-ouest du Maroc. Les banques marocaines ont...

Lire la suite

TV

Réussite : au sommaire ce vendredi soir !

Réussite : au sommaire ce vendredi soir !

Port d'Abidjan, poivre du Penja au Cameroun, Sole Rebels en Ethiopie... La nouvelle édition de Réussite, le magazine de "l'Afrique qui gagne", sera diffusée ce vendredi 19 septembre au soir...

Lire la suite

Télécoms

Orange Tunisie : difficile ménage à trois

Orange Tunisie : difficile ménage à trois

Trois ans après le départ de Ben Ali, Orange Tunisie est toujours pertubé dans son développement par le contentieux entre l'État tunisien et Marwane Mabrouk, le gendre de l'ex-président et...

Lire la suite

Tunisie

Hakim Ben Hammouda : "Le grand défi reste la relance de l'investissement"

Hakim Ben Hammouda :

Pour le ministre de l'Économie et des Finances tunisien Hakim Ben Hammouda, les prochaines échéances électorales ne doivent pas faire perdre de vue l'objectif de la relance de l'économie par...

Lire la suite

Cameroun

Quatre nouveaux portiques de parc pour décongestionner le port de Douala

Quatre nouveaux portiques de parc pour décongestionner le port de Douala

Douala International Terminal (DIT), le gestionnaire du terminal à conteneurs, vient de mettre ces engins en service au port de Douala pour améliorer les livraisons. En trois mois, la filiale...

Lire la suite

Analyse

Tunisie : comment retrouver le succès économique ?

Tunisie : comment retrouver le succès économique ?

Début septembre bailleurs et investisseurs se sont réunis à Tunis pour tracer les perspectives d'avenir du pays. Son présent, las, n'est guère brillant. Presque tous les indicateurs sont au rouge. La...

Lire la suite

Santé

Ebola : la Banque mondiale craint "les conséquences économiques catastrophiques de la peur"

Ebola : la Banque mondiale craint

Pour la Banque mondiale, plus que le coût direct de l'épidémie d'Ebola (mortalité, morbidité, soins de santé, pertes des jours de travail), le véritable danger réside dans la "réaction de...

Lire la suite

Hydrocarbures

Côte d’Ivoire : Oryx investit 6,5 milliards de F CFA dans un terminal gazier

Côte d’Ivoire : Oryx investit 6,5 milliards de F CFA dans un terminal gazier

Oryx Gaz Côte d’Ivoire a inauguré le 16 septembre un terminal de stockage de gaz d’une capacité de 4 000 mètres cubes à Abidjan. Cette infrastructure, qui a permis de...

Lire la suite

Transport

Ebola : Cargolux augmente ses tarifs en Afrique

Ebola : Cargolux augmente ses tarifs en Afrique

La compagnie de transport luxembourgeoise Cargolux a annoncé une augmentation du tarif appliqué aux livraisons vers et depuis l'Afrique. En cause : l'épidémie d'Ebola, qui imposerait à l'entreprise de déployer...

Lire la suite

Coopération

La BAD et le Japon mobilisent 300 millions de dollars pour le secteur privé africain

La BAD et le Japon mobilisent 300 millions de dollars pour le secteur privé africain

La Banque africaine de développement et le Japon ont conclu un prêt concessionnel de 300 millions de dollars pour soutenir le secteur privé africain.

Lire la suite

Finance

Mobile money : Orange et Bank of Africa s'allient

Mobile money : Orange et Bank of Africa s'allient

Dans le cadre de ce partenariat entre Orange et Bank of Africa, les clients d'Orange Money et du groupe bancaire panafricain pourront réaliser des mouvements de fonds de leur compte...

Lire la suite

Finance

Mediaco Maroc se retire de la Bourse de Casablanca

 Mediaco Maroc se retire de la Bourse de Casablanca

Huit ans après son entrée à la Bourse de Casablanca, le fournisseur de services de manutention Mediaco Maroc a déposé une Offre publique de retrait. Une décision qui intervient après...

Lire la suite

Nos offres

Top 500
nosOffresTop500

Découvrez le classement exclusif des 500 premières entreprises africaines.

Découvrir le Hors-série

Top 200
nosOffresTop200

Découvrez le classement exclusif des 200 premières banques africaines.

Découvrir le Hors-série

L'État de l'Afrique
nosOffresEaf

Toutes les clés pour comprendre les (r)évolutions africaines.

Découvrir le Hors-série

  1. LogoSIFIJA
  2. LogoJA_off
  3. LogoTAR_off
  4. LogoRVI_off
  5. LogoJAG_off
  6. LogoBoutique_off
© Jeune Afrique Économie 2012 - Mentions légales | Charte d'utilisation des espaces de dialogue | Contact | Tags